Les jumeaux interdits de Madagascar

Publié le par Alain GYRE

Les jumeaux interdits de Madagascar

Sur la côte Est de Madagascar, à Mananjary, l'ethnie Antaimbahoaka rejette toujours, dès la naissance, les jumeaux. Ils sont signes de mauvais présage. À une autre époque, les enfants étaient tués, aujourd'hui ils sont "seulement" abandonnés. Des associations les prennent en charge et se battent pour éradiquer cette coutume.

Posté par IPR le Dimanche 07 Février 2010 à 00H00

Les jumeaux interdits de Madagascar

Illustration : Madagascar photo Christian Thoulon

L'homme porte un chapeau de paille et arbore la tunique rouge du Mpanjaka de Mananjary, l'habit de cérémonie du roi coutumier de la ville. L'homme est vénéré, sa parole a valeur de loi pour la population Antaimbahoaka, l'ethnie qui peuple cette région du Sud-Est de Madagascar. Dans la case collective, il reçoit et règle les problèmes comme un véritable roi qu'il est. Il y entend aussi les peurs et souffrances de ces femmes qui craignent d'avoir des jumeaux et espèrent parfois que la règle soit assouplie. Chaque année, une cinquantaine d'enfants est abandonnée dans ce coin très reculé de l'Ile Rouge. Le fady kambana, le tabou des jumeaux, doit être respecté.

Cet interdit, qui longtemps a mis en péril la vie des enfants multiples, remonterait à une guerre tribale entre les Antaimbahoaka et une ethnie de la forêt. En pleine bataille, une femme ayant oublié un de ses jumeaux en fuyant son village occupé, aurait rebroussé chemin pour le récupérer. Elle serait tombée aux mains des soldats ennemis qui l'auraient violée. Depuis, les jumeaux, jugés responsables du drame, sont bannis de l'organisation sociale de la communauté.

L'abandon des jumeaux est un drame qui marque à jamais la vie des enfants et des parents, mais les mentalités ont quand même évolué. À une autre époque, l'interdit était tellement fort que les enfants étaient purement et simplement éliminés. Une lieu de la ville porte même le nom de "boue puante".C'est dans ces marais que les bébés étaient noyés. Aujourd'hui, on ne parle plus d'infanticide, mais les maltraitances demeurent. "Nous avons adopté deux enfants il y a trois ans, mais le petit garçon est mort au bout d'une semaine, il avait été abandonné dans la forêt sans nourriture", raconte une mère adoptive malgache en visite au centre d'accueil et de transit des jumeaux abandonnés (CATJA) de Mananjary.

Créée en 1984, cette structure a accompli un énorme travail. Plus de 400 enfants sont passés par le centre et de très nombreux jumeaux ont été adoptés dans le monde entier. Grâce au dévouement des membres du CATJA, les abandons sont plus "encadrés ". Le retour des jumeaux dans leur village d'origine pour y vivre reste exceptionnel, même si depuis quelques années les visites des enfants à leurs parents biologiques se multiplient. Le centre bénéficie désormais d'un véritable réseau de sages femmes et de religieuses, en ville et surtout en brousse où les mentalités sont encore plus fermées. Les équipes du CATJA assurent aussi le travail administratif pour faciliter les adoptions et garder des traces des parents ayant abandonné leurs enfants.

L'association Fanantenane, qui signifie l'espoir, a décidé de s'attaquer aux racines du mal. L'objectif est d'aider les couples ayant des jumeaux à rester dans leur village, et même de pousser certaine famille à y revenir. Jacques Fara, le président du comité de soutien de Fanantenane est lui-même le père de deux jumeaux : " Ici les gens sont très conservateurs, surtout le Mpanjaka. Il veut garder le tabou jusqu'à la mort car c'est lui le gardien de la coutume, mais les jeunes ne veulent plus de cela. Moi j'ai gardé mes jumeaux car avoir deux enfants c'est une grâce de Dieu... "

Mais outre le rôle du Mpanjaka, c'est toute l'organisation sociale de la ville ancré dans le passé qui doit changer. Ce n'est pas impossible. Déjà, dans un village voisin de Mananjary, le Mpanjaka a décidé de lever le tabou des jumeaux. Une grande cérémonie a été organisée et des zébus ont été sacrifiés pour se prémunir de la colère possible des ancêtres. Au grand soulagement général, aucune malédiction n'est venue frapper la population de ce village à présent cité en exemple. Autre signe du changement des mentalités, ce grand défilé de solidarité avec les jumeaux organisé a travers toute la ville par l'association Fanantenane. Il a rassemblé toutes les écoles de la ville et des autorités de plus en plus actives dans la lutte contre cette étrange coutume.

Longtemps confrontés à une véritable loi du silence, les services de l'Etat et tous les acteurs travaillant pour les enfants, s'emploient à accompagner en douceur le changement. Il faut prendre conscience et reconnaître au grand jour tout le mal être que génère le fady. Les femmes Antaimbahoaka, enfermées dans leur mutisme osent à présent évoquer leur douleur. Peu à peu, les consciences se libèrent du lourd fardeau de la tradition et tous espèrent qu'un jour ces jumeaux maudits deviennent, comme ils le sont déjà à une centaine de kilomètres de Mananjary, des enfants bénis des dieux.

llustration : Madagascar photo Christian Thoulon

http://www.ipreunion.com

Publié dans Coutumes

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article