Conte: L’ogre, le soldat et la petite fille

Publié le par Alain GYRE

L’ogre, le soldat et la petite fille

Conte: L’ogre, le soldat et la petite fille

Vous savez tous ce que c’est qu’un ogre. On vous a peut-être dit en ricanant qu’ils n’existent pas ? Allez donc voir en Afrique ou à Madagascar, et je suis sûr que vous entendrez encore parler de ces monstres si proches de vos croquemitaines : les Amindadades par exemple qui ont longtemps fait parler d’eux, ou les Bokassades presque aussi voraces.

Jadis à Madagascar vivait un ogre particulièrement terrible : par sa taille (il était deux fois plus haut qu’un homme), par sa méchanceté (il n’avait jamais connu le moindre soupçon de début de commencement d’ombre de pitié) et par sa goinfrerie (il pouvait avaler un homme à la broche avec un tonneau de vingt litres de bière). Il était quasiment invulnérable car son corps était entièrement protégé par une armure en cuir de baleine bleue, qui est deux fois plus épais que le cuir d’éléphant : les sagaies et les flèches rebondissaient ou se brisaient sur cette armure.

Et son visage était couvert d’un casque de fer luisant, absolument hideux. Il arriva chez nous et commença aussitôt ses ravages. Il capturait tous les jours un adulte ou deux enfants pour son unique repas du soir, les emmenait dans son antre et parfois en gardait un ou deux en réserve au cas où il aurait une petite faim le matin. Tous les villages de la région étaient terrorisés. Les habitants se cotisèrent pour faire venir un mercenaire, un guerrier terrible de réputation qui était, disait-on, capable de tuer le monstre. Le Mercenaire arriva armé de pied en cap, couvert d’une superbe armure de cuir et d’argent, casqué d’or et abrité derrière un bouclier ovale composé de pièces d’or qu’il avait gagnées au combat.

Effectivement, il avait l’air terrible. Il alla défier l’ogre devant sa tanière en faisant des moulinets avec sa grande hache d’acier. L’ogre sortit et ricana devant les moulinets que faisait le Mercenaire. Il déracina un arbre, en dépiauta les racines et les branches et s’en fit une massue de quatre mètres de long, et grosse comme une cuisse d’homme. Il donna trois coups de sa massue : le premier fit voler la hache à deux cents mètres, le second arracha le bouclier et l’envoya planer jusqu’au lac voisin où il fit sept ricochets, et le troisième aplatit proprement le casque du mercenaire, et la tête qu’il contenait. L’ogre ramassa la hache, alla chercher le bouclier dans le lac et traîna le cadavre du Mercenaire jusqu’à sa caverne, tandis que les paysans terrorisés s’enfuyaient dans la plaine.

L’ogre dépouilla le Mercenaire de sa belle armure et le prépara aux petits oignons avec des carottes, du gingembre et du thym, et du curcuma pour la couleur. Il le fit cuire un peu plus de quatre heures car les mercenaires sont durs à cuire, et fit ce soir-là un festin royal à base de ragoût de Mercenaire. Et l’ogre continua ses ravages, ses rapts et ses mises à la broche.

Un soir, il fondit sur un village, emporta deux garçons sous son bras gauche et une petite fille sous son bras droit puis disparut en sifflotant avec ses proies hurlantes. Le père de la petite fille était soldat. Un simple soldat dans l’armée du roi, un simple soldat courageux mais surtout rusé et prudent. Il était désespéré par la disparition de sa fille mais prêt à tout tenter pour la sauver. Il ne prit même pas d’arme car il était sûr d’en trouver dans la caverne de l’ogre, à condition de découvrir où justement était caché le monstre.

Après deux jours de recherches, il finit par dénicher son repaire à l’odeur pestilentielle des alentours. Il ramassa seulement un grand sac de fleurs de datura et de chanvre séchées et partit vers la caverne, en espérant que les enfants n’avaient pas été embrochés. Il entra en tapinois et vit que le monstre avait préparé un grand feu sur lequel chauffait un énorme chaudron, plein d’eau et d’aromates. Le soldat comprit que l’ogre s’apprêtait à rôtir deux des enfants sur la braise et à en bouillir un troisième pour son bouillon du lendemain. Il jeta discrètement ses fleurs sur les braises : une fumée épaisse et odorante s’éleva.

L’ogre vint aux nouvelles : cette fumée était lourde mais agréable et le rendait gai et léger. Il s’assit près du feu pour mieux inhaler cette fumée agréable. Il se sentait bien et s’allongea quelques minutes, les mains derrière la tête. Il avait enlevé son casque et l’horrible visage barbu et bestial avait une parfaite expression abrutie : il était aux anges, souriait béatement et finit par s’endormir profondément. Le soldat prit la grande hache du Mercenaire et vit que le cou de l’ogre était visible et bien vulnérable. Il leva la grande hache et l’abattit de toute ses forces, décuplées par la peur et la haine.

La tête de l’ogre roula sur le sol tandis que le corps monstrueux se levait tout droit en pulsant des geysers de sang. Le soldat courut vers la petite cage où étaient enfermés les trois enfants et les libéra. Ils allaient détaler à toutes jambes quand la petite fille retint son père par le bras.

« Attends, père. Ne partons pas si vite ! » Et ils ramassèrent le bouclier, la hache et l’armure du Mercenaire.

Ce qui prouve qu’une petite fille peut-être plus maligne que son père. La petite fille dit de nouveau :

« Attends, père. Ne partons pas si vite ! »

Elle ramassa un long manche à balai que l’ogre utilisait pour faire son ménage d’homme des cavernes. Ils attachèrent à ce grand bâton l’abominable tête du monstre par des mèches de ses longs cheveux embroussaillés ; ils y attachèrent aussi l’armure du Mercenaire et firent ensuite au village une entrée triomphale.

La tête de l’ogre fut laissée quelques semaines aux vautours, aux vers et aux fourmis qui en firent un beau squelette bien blanc. Puis on plaça la tête du monstre à l’entrée du village pour décourager voleurs, ogres ou envahisseurs de toutes sortes avec la mention suivante gravée sur une planche :

« Tête d’Ogre mangeur d’hommes. Nous avons mangé le reste. Soyez les bienvenus. »

Graines de bitume, enfants de la rue, Tana

Mokana, orphelinat à Fianarantsoa

http://www.madagascar.net/

Publié dans Contes, Contes sur la toile

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