Conte: Le pêcheur, la sirène et les treize grains de riz

Publié le par Alain GYRE

Le pêcheur, la sirène et les treize grains de riz

Conte: Le pêcheur, la sirène et les treize grains de riz

Il était une fois un pêcheur pauvre et plutôt heureux, comme la plupart des pêcheurs, mais pas comme la plupart des pauvres. Il vivait dans une petite île pauvre et plutôt heureuse, comme la plupart des petites îles, et ne possédait en tout et pour tout qu’une vieille paillote, treize poules et treize canards, quelques lignes et une vieille pirogue qu’il avait déjà calfatée treize fois avec du goudron et de la filasse de lin. Il allait tous les jours en mer pour nourrir sa petite famille.

Quand il avait faim, il cessait de pêcher un instant sur sa pirogue pour manger son maigre repas : un peu de riz et de poisson bouilli qu’il emportait dans une noix de coco coupée en deux. C’était une vie dure mais simple et honnête ; et le pêcheur avait la sagesse d’aimer cette vie-là, sa paillote au bord du lagon, sa femme et ses enfants, trois petits garçons robustes et gais qui jouaient dans le lagon et savaient déjà nager...

On l’appelait l’Homme Sage. Au fond de la mer, (vraiment tout au fond) vit le peuple des Sirènes, dont vous avez certainement entendu parler. Ils sont faits à peu près comme nous, mais peuvent respirer dans l’eau. Bien sûr, ils ne mangent pas les mêmes aliments que nous et ne parlent pas la même langue : ils s’expriment parfaitement par signes comme nos sourds-muets.

Or le Roi du Peuple des Sirènes était inquiet et fort triste : sa fille unique était très malade, dépérissait et perdait peu à peu les belles écailles de sa queue. Le Roi appela ses treize médecins qui furent tous d’accord : pour le guérir, il fallait absolument aller chercher sur la terre ferme treize grains de riz. Rien de plus et rien de moins. Mais ce n’était pas facile à trouver au fond des mers. Le Roi convoqua son Homme de Confiance :

« Homme de Confiance, lui dit-il (avec les mains) va me chercher treize grains de riz. Fais très vite si tu le peux, car la Princesse se meurt. »

L’Homme de Confiance partit vers une île inconnue et lointaine qui semblait habitée. Il observa au large de cette petite île un pêcheur assis dans sa pirogue, justement en train de déjeuner. L’Homme de Confiance plongea, attrapa sans peine un gros poisson qu’il fixa au bout de l’hameçon ; le poisson secoua si fort la pirogue que son occupant dut cesser de manger : la noix de coco qui servait d’assiette tomba dans l’eau. L’Homme de Confiance la rattrapa et la lui rendit après avoir prélevé treize grains de riz pour lui. Puis il aida le pêcheur à monter son gros poisson à bord. Enfin il disparut d’un coup de queue, tandis que le brave homme ravi revenait chez lui avec son énorme prise, ébahi par cette apparition fantastique. L’Homme de Confiance ne perdit pas une minute et nagea vers le Palais du Fond de la Mer.

Il arriva au chevet de la Princesse mourante. Les treize médecins prirent les treize grains de riz et les mirent dans la bouche pincée de l’agonisante : Au premier grain de riz, ses lèvres se colorèrent et s’entrouvrirent. Au second, elle haussa un sourcil. Au troisième elle ouvrit un oeil. Au quatrième, elle ouvrit tout grands les deux yeux, les roulant treize fois de haut en bas et de droite à gauche. Au cinquième, elle se gratta le bout du nez avec l’auriculaire gauche (qui normalement, chez les sirènes, est réservé pour se gratter l’oreille du même côté.) Au sixième, elle s’assit sur son lit d’algues et éternua treize fois par saccades de deux, ce qui réveillerait un mort…

Au septième, elle réclama à manger quelque chose, de sucré si possible, et pas trop gras, ni trop épicé. Au huitième, elle vit dans son miroir qu’elle avait les yeux (un petit peu) cernés : elle se maquilla donc les yeux. Au neuvième, elle se recoiffa, et se mit une toute petite étoile de mer dorée dans les cheveux. Au dixième, elle se fit un petit raccord de rouge à lèvres. Au onzième, elle se leva, fit un saut carpé suivi d’un triple saut périlleux avant avec double vrille. Au douzième, elle dit aux médecins qu’elle était guérie et que la vie était belle (par signes). Au treizième, elle ouvrit grande sa fenêtre et se montra enfin pour rassurer tout le monde. Le Roi des Sirènes, les médecins, l’Homme de Confiance et le peuple tout entier se mirent à danser en nageant, à crier sans bruit et par signes, et à applaudir en silence : la princesse était sauvée.

Le Roi voulut alors récompenser le pêcheur. Il envoya son Homme de Confiance à sa recherche, car lui seul savait où exactement le retrouver. L’Homme de Confiance repartit donc vers la petite île et n’eut aucun mal à retrouver le pêcheur qui, bien entendu, était en mer. Il attrapa pour lui un gros poisson et l’accrocha à l’hameçon, comme la première fois. Le pêcheur ravi tira, tira encore et vit apparaître au bout de sa ligne le gros poisson et l’Homme-Sirène souriant qui l’aida à basculer la grosse bête dans la pirogue.

L’Homme-Sirène essaya alors vainement de convaincre le pêcheur de l’accompagner au Royaume du fond des Mers. Mais l’autre était réticent : il avait évidemment peur de se noyer et malgré sa pauvreté, n’avait pas envie de changer de vie. Et il refusa. L’Homme de confiance penaud vint rendre compte au Roi de l’échec de sa mission.

« Allons le voir nous-mêmes, dit la Princesse. Nous lui devons bien ça ! » et la Cour tout entière s’en alla vers la petite île.

Ils trouvèrent celui qu’ils cherchaient dans sa vieille pirogue, sous son chapeau de paille crevé et l’entourèrent. Ils étaient tous là. Le Roi fit alors un grand discours protocolaire muet de remerciement. Il y eut des hourras silencieux puis le plus grand magicien du royaume offrit au pêcheur un cadeau, un simple crabe qu’il lui recommanda par signes de manger tout seul et en secret le soir même. Puis tout le monde disparut, après un dernier adieu de la petite Princesse qui déposa sur la peau salée et burinée de son sauveur un tout petit baiser de gratitude. µ

Le soir même, l’Homme Sage fit cuire son crabe et le mangea tout seul pendant la nuit, selon les instructions reçues. Il ne remarqua rien ce soir-là et alla se coucher près de sa femme en lui racontant tout ce qu’il avait vu. Le lendemain matin, après une bonne nuit, il fut réveillé comme d’habitude par le chant des oiseaux. Il sortit dans sa cour et fut tout étonné de comprendre le langage des poules et celui des canards, même si ce qu’ils disaient n’était ce matin-là pas très passionnant.

Quand son chien vint lui lécher la main, son maître lui parla et le chien comprit. Quand son chat vint lui ronronner dans les jambes, son maître lui parla et le chat lui répondit. Le pêcheur sut alors que désormais, grâce aux sirènes, il comprendrait le langage des animaux. Il partit en forêt ramasser du bois mort. Quand il eut réuni son fagot, il s’assit sur un arbre pour se reposer. Deux corbeaux discutaient sur une branche :

« Tiens, voilà l’Homme Sage. Nous ne risquons rien : c’est un brave homme... »

« Il se repose, il est fatigué de ramasser du bois mort » dit l’autre corbeau.

L’homme écoutait, amusé. Il fit semblant de s’endormir profondément pour encourager les corbeaux à parler encore.

« Il dort. »

« Il fait semblant de dormir. Ces gens -là sont très malins... »

« Je te dis qu’il dort. »

il vola près du pêcheur.

« Regarde : ses yeux sont fermés et sa respiration est régulière. Ecoute : il ronfle. Je suis sûr que je peux venir le regarder sous le nez ! »

Et l’oiseau s’approcha si près que l’homme put le saisir entre ses mains.

« Laisse-moi libre, cria l’oiseau. Les hommes ne mangent pas les corbeaux, que je sache ! »

« Tu parles trop, dit le pêcheur en riant. Je vais te relâcher, bien sûr. Ne viens pas voler mes mangues quand elles seront mûres. C’est tout ce que je te demande ! »

L’oiseau noir rejoignit son camarade sur la branche.

« Tu es des nôtres ? Tu comprends notre langage ? »

« Comme tu vois, mon petit vieux. Comme tu vois. » et le pêcheur ramassa son fagot pour retourner chez lui.

« Alors regarde au pied de ton manguier et tu seras surpris ! » lui cria l’oiseau en s’envolant.

L’Homme sage rentra chez lui, creusa au pied de son grand manguier et trouva là une vieille caisse bien enterrée. Et pleine de pièces d’or. Tout simplement. Mais le Pêcheur n’était pas un homme comme les autres. Quand on est vraiment généreux, on le reste toute sa vie et parfois la sagesse n’a rien à y voir. Il partit vers le village tout proche et réunit tous les habitants. Il leur montra la caisse pleine d’or et, à leur ébahissement complet, leur dit :

« Bon. Alors voilà, tout cet or, je ne l’ai pas gagné et, je crois même que je ne le mérite pas. Je ne vais pas vous raconter comment je l’ai obtenu car vous me prendriez pour un fou ou un menteur. En tout cas, nous allons partager. Mettez-vous tous en rond. »

Les villageois obéirent et tendirent les mains, assis en cercle autour du pêcheur qui fit la distribution, pièce après pièce. Quand la jarre fut vide, l’Homme Sage se retrouva, avec les parts de sa petite famille, plutôt à l’aise sans être trop riche : Il acheta d’abord une pirogue neuve et un nouveau chapeau de paille. Il construisit une jolie petite paillote toute neuve et offrit des vêtements pas trop usés à ses enfants qui regardaient ces chemises, ces chaussures et ces pantalons avec des yeux ronds. Il acheta pour sa femme cinq robes neuves et une batterie de belles marmites. Il s’équipa d’hameçons et de fil de pêche d’une marque suédoise dont il rêvait depuis son enfance. Il voulut s’offrir un pantalon neuf, mais il vit qu’il n’avait déjà plus d’argent !

Il repartit donc à la mer avec son vieux pantalon rapiécé. Mais désormais il ne se passa pas une journée qui ne fût un beau jour de pêche. Chaque fois, il revenait avec sa pirogue à demi pleine de beaux poissons. Il ne sut jamais que là-bas, au fond de l’eau, un soldat-sirène envoyé par la Princesse du Fond des mers avait reçu l’ordre de ne le laisser rentrer chez lui qu’avec sa pirogue à demi pleine. Toute sa vie... Qu’il pleuve ou qu’il vente... Pêche de jour ou pêche de nuit... Et quand il mourut, trois fois treize années plus tard, on trouva sur sa tombe une mystérieuse couronne de laminaires et d’algues rouges tressées. Et une longue mèche de cheveux blonds où brillait une petite étoile de mer…

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Graines de bitume, enfants de la rue, Tana

Mokana, orphelinat à Fianarantsoa

Recueillis par Jean-Claude Remy. http://www.jeanclauderemy.fr/

Publié dans Contes, Contes sur la toile

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Jmichel 11/09/2016 20:50

Bravo ca fait rêver...