Le famadihana ou retournement des morts

Publié le par Alain GYRE

Le famadihana ou retournement des morts

Posted on 17 juin 2015 par mgplanet

Le famadihana ou retournement des morts

Le « famadihana » ou le retournement des morts, est une tradition bien enracinée sur les hautes terres malagasy partant d’Ambatondrazaka jusqu’au pays Betsileo. Trois ethnies sont concernées: les Sihanaka, les Merina, et les Betsileo. Le retournement des morts est un évènement familial et communautaire qui consiste à envelopper des nouveaux linceuls les restes des membres de la famille décédés et inhumés dans le tombeau familial. Il s’agit de témoignage de respect, d’amour et des liens indéfectibles entre les vivants et les morts. Pour ceux qui pratiquent le culte des ancêtres, il s’agit aussi de demander leur bénédiction pour être toujours en bon terme avec eux et d’attirer en conséquence leur faveur et leur protection. D’ailleurs dans la croyance commune de ces trois ethnies, il y a un lien permanent entre les vivants et les morts. Les morts doivent passer par des étapes obligatoires pour devenir Razana. Un Razana c’est le mort devenu l’intermédiaire important entre le monde des vivants et le Zanahary, Dieu Créateur omnipotent et omniprésent. Les morts, pour passer définitivement au monde des intermédiaires entre les vivants et Dieu doivent passer par le famadihana.

Le famadihana se déroule annuellement entre le mois de juin et septembre, bref pendant la saison sèche malagasy. Il n’y a pas de législation pour fixer cette période de famadihana mais cette saison a été choisie par le pouvoir colonial pour la simple raison que c’est le moment où les travaux des champs cessent complètement sur les hautes terres par l’absence des pluies. Cette fixation de période par le pouvoir colonial entre seulement dans la lutte contre l’oisiveté dans la société indigène de l’époque et c’est devenu jusqu’à présent comme une véritable tradition.

Le famadihana est un élément culturel malagasy qui attire beaucoup des touristes et des chercheurs du monde entier chaque année.

PRÉPARATION ET DÉROULEMENT DE FAMADIHANA

Dans ces trois ethnies de la haute terre malagasy, il est presque de règle dans la société que les membres de la famille doivent faire ce devoir envers les ancêtres au moins une fois dans leur vie, le nombre de famadihana est fonction des capacités financières des membres de la famille. Les familles riches procèdent des famadihana fréquents contrairement aux familles pauvres qui n’arrivent qu’à le faire une fois tous les dix ans par exemple.

La phase de préparation

Le famadihana se prépare un an avant la cérémonie. La préparation consiste à fixer la date du déroulement de famadihana et les dépenses à engager.

C’est une grande réunion de tous les membres de la famille convoqués en l’occasion par les ainés de chaque branche de l’arbre généalogique familiale, constituant de facto comme le comité des sages dans la grande famille. C’est une occasion de retrouvailles pour répercuter la tradition familiale et renforcer la cohésion entre les membres. Chaque famille fait tout son possible pour faire participer les enfants et les adolescents pour les intégrer dans l’histoire familiale d’autant plus que la réunion se déroule dans la maison des ancêtres qui est l’un des éléments d’attachement à la terre des peuples des hautes terres avec le tombeau familial et l’église des ancêtres. Les plus âgés masculins de chaque branche de l’arbre généalogique dirigent collégialement la réunion de la grande famille.

La réunion commence d’abord par un rappel de l’histoire familiale par le razambelona ou bien l’ancêtre vivant c’est-à-dire le plus âgé de cette communauté. Il rappelle le « tetiarana » ou l’arbre généalogique partant du tronc commun de tous les branches. C’est une occasion capitale pour chacun de la communauté de connaître son origine pour pouvoir garder l’histoire qui se transmet de génération en génération par des occasions pareilles. Après cette histoire, il prodigue des conseils pour la cohésion familiale. C’est aussi une occasion pour les nouveaux venus dans la famille comme les gendres et les brus d’intégrer solennellement la grande famille par une prise de responsabilité collective. C’est aussi, de la part de la famille qui les intègre, une reconnaissance de fait à travers le « tso-drano traditionnel « ou bénédiction. Les nouveaux venus ont l’obligation de faire une déclaration solennelle devant les Raiamandreny ou pères et mères, notables et aïeux comme quoi, brus comme gendres sont prêts à respecter la tradition familiale.

C’est un rite presque obligatoire dans la famille mais qui a évolué au fil du temps pour devenir de plus en plus simplifié et pour discuter seulement des participations de tout un chacun dans la préparation et le déroulement de famadihana. Généralement cette réunion familiale se déroule avec la présence des « raiamandreny » ou notables de la communauté villageoise.

Dans le pays betsileo ce rite n’a pas perdu son essence. Les « tarogna » traditionnels ou discours ont toujours leur place dans des circonstances pareilles. Chaque aîné de chaque branche de l’arbre généalogique se livre à des exercices de discours pleins des proverbes, des métaphores et d’énigmes. Il existe dans le pays Betsileo quatre étapes dans le déroulement de la préparation de famadihana. Il y a d’abord le « Mivakivolana » c’est-à-dire, les membres de la famille qui se sentent responsables consultent le « Tompon’anaran-dray » ou la famille dépositaire des traditions familiales qui a sa place particulière dans l’ensemble de l’arbre généalogique. Ce Mivakivolana s’effectue quatre à six mois avant le déroulement de la cérémonie de famadihana. Vient ensuite la deuxième étape Fivorian-danonana ou la réunion de préparation du famadihana. Plusieurs dizaines de personnes, membres de la grande famille et de la communauté villageoise participe déjà à cette réunion. Les noms des morts objets de famadihana et les dates retenues pour le déroulement de la cérémonie sont dévoilés lors de cette réunion qui est marquée déjà par un grand festin.

Après cette cérémonie considérée comme une séance d’ouverture de la réunion familiale qui dure presque une journée entière on procède à la préparation proprement dite. Il s’agit de fixer une fourchette de calendrier car les dates effectives sont fixées par le devin ou mpanandro. Le contact de mpanandro est confié à une personne mature qui est désignée par le plus âgé de la famille.

La date de déroulement des festivités sera communiquée par la suite aux différents membres de la famille. La délimitation des dépenses est fixée selon les types et les nombres des jours des festivités, les nombres des invités. Quand les ancêtres objet de famadihana avaient leur place d’honneur dans la société, la famille fait tout pour que son famadihana soit de très grande envergure pour l’honneur des ancêtres et de la famille. Généralement les dépenses engagées concernent l’achat de tous les bœufs à abattre, la quantité du riz, les sommes allouées pour les groupes folkloriques qui animeront les festivités, les achats de linceuls et différents accessoires de fête, comme les uniformes pour se faire distinguer à l’honneur de la grande famille.

La séance de fixation des dépenses est un moment très sensible dans cette réunion familiale car elle risque de diviser tout le monde et de créer une zizanie interne, s’il n’y a pas un arbitrage très sage de la part des « Raiamandreny » de la famille. En effet les éléments aisés dans la famille ne se gênent pas d’avancer des montants faramineux dans la mesure où le famadihana pour eux est une occasion pour se distinguer des autres et pour se faire voir par la communauté villageoise, surtout s’ils sont des « mpila ravin’ahitra », ou « zanaka am-pielezana » (tout simplement qui vivent dans d’autres régions pour se faire de richesse et ne reviennent au village qu’occasionnellement). Pour les membres de la famille moyens ou pauvres, ils veulent que le famadihana soit seulement un symbole d’amour, de souvenir et de demande de bénédiction donc il n’est pas question de faire beaucoup de dépenses. De là viennent les dissensions entre les membres de la famille. Deux solutions sont toujours avancées pour résoudre cet éventuel problème épineux.

Le premier étant le niveau bas des dépenses pour être accessible à tout le monde et le deuxième est la quête libre pour la participation avec un plancher sans limiter le plafond. Les riches dans la famille sont fiers bien des fois de prendre en charge la grande majorité des dépenses pour s’imposer et imposer le respect dans la famille. A part cette dépense commune il existe des dépenses individuelles en linceuls en fonction des liens qui unissent chaque famille à chaque ancêtre, objet de famadihana.

Dès la fin de la réunion familiale, la nouvelle est portée à la connaissance de l’assemblée de la communauté villageoise et la famille procède à la demande d’une autorisation officielle auprès de la commune où se trouve le tombeau familial. La demande comporte tous les noms des corps à exhumer, la date du déroulement des festivités et une déclaration de prise de responsabilité de la communauté villageoise pour la préservation de l’ordre public. Les autorités locales sont toujours parmi les invités de marque.

Appropiation du famadihana par la communauté villageoise

Une semaine avant les deux jours de festivité, le fokonolona ou la communauté villageoise s’approprie du famadihana et tout commence par une réunion conjointe de la famille et de cette communauté villageoise pendant laquelle, elle demande aux représentants de la famille présents sa part de responsabilité. Généralement le fokonolona s’occupe de la construction du lapa ou sehatra c’est à dire l’espace où doivent se dérouler les festivités, l’approvisionnement en bois de chauffage et d’ustensiles de cuisine, l’abatage des bœufs et la préparation des viandes, le décorticage de riz par pilage, l’approvisionnement en eau pour la préparation du festin. Le fokonolona participe à la dépense par les billets de cotisation ou « kaodrazana » ou encore « sorona » dans le pays Betsileo payé avant d’entrer pour le festin du jour.

Les jours de festivité

Généralement, les festivités se déroulent en deux jours. La première journée est appelée journée d’ouverture, marquée par l’arrivée de tous les membres de la famille qui vivent en dehors de la région. La communauté villageoise prend en main toutes les préparations allant de l’abattage des bœufs, la préparation de ce qu’il faut pour la cuisson des repas pour le festin, la construction de lapa fait par des murs en branchages avec des tables improvisées à l’intérieur pour les invités. Les groupes folkloriques commencent aussi à jouer pour donner un air de fête au village. C’est le vrai coup d’envoi de la fête et les villageois en guise de solidarité, laissent un peu de côté leurs travaux des champs. Deux ou trois groupes folkloriques jouent en alternance de la première journée, pendant la veillée et jusqu’à la clôture c’est-à-dire le soir de la deuxième journée. Le village vit sous les rythmes effrénés des roulements des tambours, des sons des flûtes, des accordéons, des trombones et des clarinettes. Les danses traditionnelles collectives s’enchaînent. Les boissons alcooliques coulent à flots toute la nuit.

Pendant cette veillée, un notable du village, dépositaire des traditions accompagné des quelques membres de la famille se dirige vers le tombeau pour héler les morts à tue-tête pour les demander à rester dans le tombeau le lendemain, jour de famadihana. Les malagasy croient que quand une personne est morte, son esprit se détache de son corps et continue à mener une autre vie. C’est pour cette raison qu’on demande aux esprits de ne pas quitter les corps.

Tôt dans la matinée, la deuxième journée, tout le monde se prépare pour le grand festin communément appelé « vary be menaka » ou « du riz avec du gras ». Toute la communauté villageoise sans exception est invitée. Le nombre des invités peut atteindre jusqu’à cinq mille personnes. On estime qu’en pareille circonstance, un kilogramme de viande et trois kapoka de riz sont les rations suffisantes pour quatre personnes. Le kapoaka étant la petite boîte classique des laits concentrés utilisée depuis toujours par la famille malagasy comme capacité de mesure de riz décortiqué. Il est dans la convention collective à Madagascar que trois kapoka et demi équivalent à un kilogramme.

Tout est déjà calculé pour que le repas collectif se termine avant quatorze heures au plus tard et tout le monde se prépare pour aller vers le tombeau familial. En règle générale, le devin n’autorise pas le départ vers le tombeau avant midi. Il faut que le soleil s’incline vers l’Ouest pour pouvoir se diriger vers le monde des morts. Contrairement à cela, pour bâtir quelque chose, il faut commencer les travaux juste au moment où le soleil grimpe le sommet de midi.

La grande procession vers le tombeau familial est devancée par le drapeau malagasy hissé au sommet d’une longue tige de bambou portée sur l’épaule par un des jeunes de la famille suivi par un des groupes folkloriques « mpialoha lalana » ou simplement celui qui ouvre le chemin avec les membres de la famille. Vient ensuite la longue file des invités et de la communauté villageoise avec un autre groupe folklorique. Les musiques et les danses continuent tout au long du chemin alors que quelques hommes sont déjà à l’œuvre pour ouvrir le tombeau.

Les corps sont sortis un à un du caveau et un raiamandreny qui se tient debout juste à l’entrée fait connaître au public leur nom successif. Le razambe ou le tronc commun de l’arbre généalogique sort le premier avec un cri de joie dans une très forte musique. Le corps, dans une natte traditionnelle, est porté par des danseurs avant d’être déposé et embaumé par de l’huile spécifique et des parfums par chaque membre de la famille. On enveloppe les corps par des nouveaux linceuls dont les qualités et les nombres varient en fonction des capacités de la famille. Le prix des linceuls de luxe peut atteindre jusqu’à l’équivalent de deux cent dollars tandis qu’on peut avoir aussi avec un prix de 15 dollars.

Quand tous les corps sont enveloppés, aux rythmes de la musique et des tambours, les membres de la famille les prennent et les portent sur la tête ou sur les épaules pour une danse à la queue leu leu pendant sept fois autour du tombeau avant de les déposer chacun sur leur lit en pierre. Commence ensuite le discours de remerciement prononcé par le plus âgé de la famille.

Pour les familles disposant des moyens conséquents, une journée après le famadihana est réservée pour offrir encore à un spectacle de hiragasy à la population de la région entière et comme un cadeau à l’endroit des gens qui ne sont pas invités pendant les deux jours de festivité.

DEBAT SUR LE FAMADIHANA

Le famadihana est objet des vifs débats dans la mesure où, les uns le considèrent comme un élément important des traditions spécifiques des hautes terres malagasy, les autres le prennent comme un pur obscurantisme. Même les deux plus veilles religions, en termes de leur implantation de l’Ile n’ont pas les mêmes points de vue. Les catholiques acceptent le famadihana et son dogme est presque pareil à la philosophie malagasy sur la mort. Pour les malagasy la mort n’est pas une fin en soi. C’est tout simplement une mutation vers une autre vie et les ancêtres deviennent les intermédiaires utiles entre les vivants et Dieu. N’est-ce pas exactement le rôle des Saints dans la religion Catholique. Pour les protestants, l’intermédiaire est seulement le Christ. Le famadihanana n’est ni plus ni moins qu’un culte rendu aux ancêtres donc une pratique bannie par le dogme protestant.

Les nouvelles religions qui gagnent de plus en plus des terrains à Madagascar sont toutes des dissidents des églises protestantes. Ce n’est pas étonnant du tout qu’elles ont presque la même aversion contre le famadihana. Ces nouvelles religions appelées aussi sectes à Madagscar ont un souci supplémentaire. Elles critiquent beaucoup les dépenses faramineuses des famadihana et se demandent pourquoi les gens qui se livrent à des telles pratiques ne pensent pas plutôt à offrir ces argents à Dieu dans leur église respective.

La religion chrétienne toute confondue est pratiquée au moins par presque les 75% de la population malagasy. La religion catholique occupe plus de 50% de ce pourcentage dans le nombre de la population. Les catholiques sont plus tolérants et leur rite se rapprochent ou s’inspirent même des beaucoup des traditions malagasy. C’est une des raisons pour que le famadihana reste encore très vivace dans les différentes campagnes des hautes terres, véritables musées des traditions. Dans les grandes villes où les déracinements culturels sont très marqués, seules les familles moyennes et les petits peuples gardent encore les pratiques de famadihana. Les autres classes aisées de roturiers ne pratiquent plus le famadihana. Les familles de la grande noblesse qui restent les gardiens des traditions de leurs ancêtres le font par contre. Néanmoins quand des corps d’un membre de la famille décédé et enterré provisoirement dans une autre région est ramené dans le tombeau familial, tout le monde pratique le famadihana dans ce cas précis.

La non pratique de famadihana dans plusieurs cas est due seulement à une acculturation trop poussée. On parle de plus en plus maintenant d’un retour à la source pour sauver une société malagasy pratiquement flottante culturellement parlant. Des associations œuvrent pour faire revivre aux générations actuelles les traditions spécifiquement malagasy. Parmi ces associations celles qui font revivre l’art oratoire bien typiquement malagasy ou celles qui remettent en surface les anciens airs folkloriques des différentes régions de l’Ile. La colonisation a fait ses ravages et Madagascar est à la recherche de sa vraie identité.

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