Notes du passé: Le Famadihana, facteur de cohésion sociale

Publié le par Alain GYRE

Le Famadihana, facteur de cohésion sociale

09.04.2016 Notes du passé

Notes du passé: Le Famadihana, facteur de cohésion sociale

La coutume malgache la plus critiquée pour être onéreuse est le « Famadihana », retournement des morts. En bref, cette cérémonie consiste en Imerina à envelopper les morts (ou les ossements) de nouveaux linceuls, ou de les introduire dans un nouveau tombeau. Cette coutume destinée à honorer les défunts se voit dans toute l’ile, seuls les rituels qui l’accompagnent diffèrent.

Le « Famadihana », selon ceux qui l’étudient à l’instar de Jacques Dez en 1970, occasionnent des dépenses importantes. Des évaluations vite faites amènent à conclure rapidement que cette charge est écrasante, « car elle représente habituellement, plusieurs fois le revenu monétaire annuel d’un paysan ». De ce fait, ceux qui la pratiquent, doivent en général, contracter des dettes et tombent sous la coupe des usuriers.

On accuse les paysans de ne penser qu’à une chose, s’amuser sans souci du lendemain, alors qu’il y a une justification religieuse de cette pratique. « Elle s’explique à partir de la croyance profonde qu’en mourant, l’individu change d’état, mais ne cesse pas de vivre, et qu’il poursuit son existence d’une nouvelle façon en tant qu’ancêtre (razana) et que sa résidence est désormais le tombeau. On aurait tort d’assimiler cette croyance à une forme de paganisme vulgaire bien que, pour un Européen formé à d’autres croyances, celle-ci paraisse impossible à admettre. »

Pour Jacques Dez, un sociologue conscient du caractère relatif de toutes les institutions sociales, s’efforcera, par contre, « de mettre cette croyance en relation avec une certaine conception de l’univers, des tournures de pensée et des modes de fonctionnement des structures sociales avec lesquels elle forme un tout ».

Ainsi, d’après lui, à Madagascar aucune cérémonie traditionnelle ne s’accomplit à la légère. On ne décide de célébrer, par exemple, le « Famadihana » qu’après mûres réflexions et de longues discussions qui engagent tous les groupes familiaux apparentés, dont les ancêtres sont enterrés dans le même tombeau. D’où premier constat, ce genre de cérémonie n’est jamais le fait d’un ménage isolé, mais le résultat d’une action collective. Durant les discussions, on procède à une estimation globale des dépenses jugées nécessaires, dont on répartit le montant entre les différents intéressés,

« approximativement au prorata de leurs facultés contributives ».

Ces dépenses concernent l’achat de « lambamena », tissus en soie écrue qui servent de linceuls pour envelopper les ossements des ancêtres. Si certains sacrifices de bœufs sont exigés par le rite, on prévoit également, pour entretenir l’assistance pendant la durée de la cérémonie (deux à cinq jours selon les groupes ethniques et en fonction de la richesse des organisateurs), d’abattre des bœufs, parfois d’autres animaux, de fournir du riz, de servir des boissons… « C’est un honneur pour les organisateurs qu’il y ait le plus grand nombre possible de participants. »

Toutefois, la participation à cette cérémonie n’est pas gratuite. D’une part, la communauté villageoise du lieu du « Famadihana » fournit, selon la coutume, du riz au moyen d’une contribution versée par tous les ménages qui la constituent et les hommes du village ouvriront, puis fermeront le tombeau, « ce qui n’est pas une mince opération ». D’autre part, les invités de l’extérieur remettent une cotisation, parfois en nature (du riz), en général en espèces dont l’importance dépend de leur situation sociale et de celle des organisateurs, gens modestes ou familles fortunées.

« Aucune des opérations qui s’accomplissent à l’occasion du Famadihana ne saurait être assimilée à un acte de pure destruction de biens, contrairement à ce que certains critiques voudraient le faire croire. » La fabrication des « lambamena » permet le fonctionnement de toute une industrie locale de la soie qui fait vivre des milliers de familles. Grâce au dévidage, au filage, au tissage, elle procure des revenus d’appoint à de nombreux paysans éleveurs de vers à soie. Les animaux abattus (bœufs, porcs) viennent des exploitations des organisateurs ou d’achat, « ce qui incite les individus à développer leur élevage en vue de pouvoir réaliser ces abattages… dans ce domaine, la coutume est directement génératrice d’une dynamique de production ».

On ne peut non plus oublier que les retournements de morts sont une occasion pour les groupes folkloriques de « mpilalao » (mpihira gasy) à faire preuve de leurs talents. Ils sont rémunérés par les organisateurs et par les quêtes auprès des invités. Ces troupes de chanteurs, danseurs et musiciens n’assurent leurs prestations que pendant la période de morte-saison agricole, ce qui ne nuit pas à la culture. Au contraire, cela leur apporte un supplément de revenus et les meilleures troupes folkloriques sont très demandées et gagnent beaucoup.

Enfin, la pratique des retournements de morts est un facteur de cohésion sociale en raffermissant les liens entre parents des villes et des campagnes, entre société urbaine et communauté rurale.

Pela Ravalitera

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