Le « Commandeur », une mauvaise action de Pierre Benoît

Publié le par Alain GYRE

Le « Commandeur », une mauvaise action de Pierre Benoît

13.10.2016 Notes du passé

Gallica - Bibliothèque nationale de France
Gallica - Bibliothèque nationale de France

Les derniers mois de 1886 et les premiers de 1887, un curieux personnage apparaît à Antananarivo. Il s’agit de Marius Cazeneuve, prestidigitateur et illusionniste, dont le séjour dans la capitale est connu à travers son « livre étonnant » intitulé À la Cour de Madagascar : magie et diplomatie. Il s’y donne le beau rôle au risque de travestir la réalité, souligne Jean Valette (archiviste-paléographe). Il est vrai que Cazeneuve se présente rien moins que comme le « médecin et conseiller de la reine de Madagascar, Ranavalo Manjaka ».

En venant à Antananarivo, tel qu’il l’expose lui-même, son but est tout simplement de mettre en œuvre « un intéressant et patriotique projet ».

Et de préciser : « Sachant que la reine aimait tout ce qui a rapport à la magie, j’avais pensé que, à l’aide de mon habileté de prestidigitateur, habileté au sujet de laquelle je n’ai pas à faire de modestie puisqu’elle a été maintes fois constatée… j’avais pensé, dis-je, que je pourrais agir sur l’esprit de Sa Majesté et la disposer favorablement pour la France. Inutile de dire que je n’avais là d’autre but que le bien de mon pays. »

Faisant la critique de l’ouvrage, Jean Valette affirme que, primo, le ton cocardier en est surtout marqué par une violente anglophobie ; secundo, qu’il n’apporte que peu de renseignements intéressants, « la plupart des descriptions semblant tirées de l’ouvrage d’Ida Pfeiffer écrit vingt ans plus tôt » ; et que, tertio, « il fourmille d’erreurs, d’invraisemblances ».

En somme, résume Jean Valette, « un ouvrage de peu d’intérêt qui méritait simplement de tomber dans l’oubli ».

Mais un illustre romancier décide de s’inspirer des Mémoires de Cazeneuve et de faire de ce dernier le héros de son livre, « Le Commandeur ». Un titre que, selon lui, son personnage aurait reçu de Ranavalona III « elle-même pour le récompenser de ses services ». Pierre Benoît imagine même des « relations inavouables » entre la reine et son héros.

Celui-ci, si l’on en croit ses assertions dans son ouvrage, ne se contente pas de présenter à la reine ses talents de prestidigitateur. Il réussit à se faire admettre comme médecin royal. « De là, comme il l’a prétendu, il n’avait qu’un pas à franchir pour devenir le conseiller intime de la reine de Madagascar et essayer de mettre en application le fameux projet patriotique qui l’avait amené à Tananarive », ajoute Jean Valette.

Cazeneuve indique qu’il arrive sans trop de difficultés à ses fins, battant en brèche l’influence anglaise auprès de la reine. Pour y arriver, il doit s’entretenir en privé et à plusieurs reprises avec Ranavalona et il n’en fait pas mystère. « Quand le Premier ministre était absent surtout, ce qui arrivait quelquefois, nous nous trouvions seuls, sans autres témoins que sa dame d’honneur et Marc Rabibisoa qui lui était dévoué ; elle me parlait avec beaucoup d’abandon (…)» Ou : « Un jour je me trouvais complètement seul avec la reine (…) » Ou encore : « J’avais déjà eu plusieurs entrevues secrètes avec la reine (…) »

Cazeneuve qui évoque un lien de sang (fatidrà) quelque peu douteux entre la reine et lui, tient pourtant à préciser : « Ce serait, pour un homme et une femme qui auraient juré le fadditrah, commettre un sacrilège que de concevoir d’autres sentiments que ceux d’une fraternelle et pure amitié.»

Néanmoins, malgré toutes ces précisions, pour corser son roman, car « il lui fallait quelques scènes d’amour », Pierre Benoît n’hésite pas à faire de Cazeneuve rien moins que l’amant de la reine et, qui mieux est, il en fait le père d’un enfant de Ranavalona III !

Une « mauvaise action » de Pierre Benoît commise sciemment, accuse Jean Valette. « Il n’ignorait pas, en effet, les obligations résultant du fatidrà telles que les rapporte Cazeneuve (…) Car rien ni dans la vie de la Reine, ni dans les Mémoires de Cazeneuve, ne l’autorisait à ternir la mémoire de cette jeune femme dont la fin de la vie, la perte de son royaume, l’exil devraient au contraire engendrer la pitié.»

Pela Ravalitera

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