Le choix compréhensible d’un christianisme à l’anglaise

Publié le par Alain GYRE

Le choix compréhensible d’un christianisme à l’anglaise

12.11.2016  Notes du passé N°2293

 

Février 1869. À peine un an après le rétablissement des relations normales avec l’Angle­terre et la France, Madagascar prend une décision majeure. La Grande île ouvre davantage ses portes à l’influence étrangère : ses dirigeants adoptent la religion des Européens.

La résistance des souverains aux idéologies et influences étrangères, le christianisme en particulier, est longue et souvent difficile. Ranavalona Ire est morte en professant la religion traditionnelle et tout au long de son règne, elle fait clairement savoir aux missionnaires anglais qu’elle ne permettrait pas à ses sujets d’abandonner les coutumes. Radama II, son fils et successeur, quoique non hostile aux missionnaires, n’embrasse pas non plus la religion chrétienne. Quant à la reine Rasoherina, son épouse, elle restera toute sa vie très attachée aux traditions et aux croyances religieuses de son pays. Ce n’est que sur son lit de mort, qu’elle est baptisée par le catholique Jean Laborde.

« Or, le 21 février 1869, soit cinquante ans après le premier établissement des missionnaires à Antananarivo, la reine Ranavalona II ainsi que le Premier ministre se font baptiser en public » (Pr Phares Mukasa Mutibwa, Université de Makerame de Kampala, Ouganda, 1969). Au moment de cette « conversion », l’influence anglaise est déjà grande avec 5 000 christianisés dans la capitale et environ 60 000 en Imerina. Bien que les missionnaires catholiques français soient plus nombreux que les Anglais et que certains dirigeants, dont la reine Rasoherina elle-même, sont mieux disposés à l’égard des Français, vers les années 1862-63, les missionnaires anglais ont l’avantage de ne faire que reprendre et continuer le travail momentanément abandonné pendant la persécution. Par contre, les Jésuites ne commencent leur travail sur les Plateaux que depuis Radama II.

La London Missionary Society a ainsi le temps de mieux s’implanter, d’influencer la population et de constituer ainsi un groupe de Malgaches qui soutiennent son action et représentent une force appréciable pouvant orienter, dans une certaine mesure, les décisions des dirigeants. Ce groupe comprend une partie de l’élite et peut être considéré comme le « parti protestant » à la tête duquel se trouve le ministre des Affaires étrangères Rainimaharavo.

« Outre la sympathie que la reine avait manifesté à l’égard des chrétiens persécutés, alors qu’elle n’était encore que la princesse Ramoma, l’existence de ce parti protestant, relativement puissant, explique en grande partie le choix fait par la reine et son Premier ministre de se convertir. »

Le choix du christianisme de « marque anglaise » est d’autant mieux compréhensible en 1869, si l’on considère l’impopularité de tout ce qui est français auprès de l’opinion ; impopularité qui a pour origine l’attitude française lors de la liquidation de la Charte Lambert et durant les négociations qui la suivent pour la conclusion du nouveau traité de 1868. Ce sentiment était si vif qu’en 1866, la reine Rasoherina elle-même qui est connue pour sa tolérance, retire ses enfants adoptifs, Ratahiry et sa sœur Rasoaveromanana, de l’école des sœurs, pour les confier aux missionnaires protestants.

Le Parti protestant ne cesse d’agrandir son influence. Son dirigeant, Rainimaharavo, continue de recruter des « partisans » dans l’armée et parmi les habitants de la capitale et de ses environs. Peu à peu, le groupe devient dangereux pour Rainilaiarivony qui sait que beaucoup de gens lui préfèrent Rainimaharavo, considéré comme plus capable. Enfin, « les partisans des missionnaires anglais étaient si bien organisés qu’ils devenaient, en fait, une armée de nouveaux convertis au sein de la société. »

Tout cela inquiète fort Rainilai­arivony qui n’est pas encore chrétien. Ses craintes seront justifiées par la tentative du parti de Rainimaharavo de mettre un prince protestant sur le trône à la place de Ranavalona II. Car en mars 1868, le groupe  du ministre des Affaires étrangères fait circuler la rumeur, encore fausse, que Rasoherina a tourné le dos et que le prince Rasata sera proclamé roi. Rainilaiarivony déjoue le coup d’État. Les missionnaires anglais sont « déçus par l’échec de la conspiration pour mettre un

prince chrétien sur le trône ».

Quant à Rainilaiarivony, persuadé que les protestants ont des visées sérieuses pour prendre le pouvoir, il décide d’évincer Raini­maharavo par tous les moyens et de prendre lui-même la direction du parti protestant. L’unique moyen trouvé est sa propre conversion officielle au protestantisme. Ce qui est fait en février 1869, d’autant plus facilement que les mentalités ayant évolué, on ne considère plus l’adoption de la religion des Européens comme une trahison. Et ce, malgré la survivance du parti traditionnaliste tenant de l’idéologie de Ranavalona Ire.

Texte : Pela Ravalitera – Photo : Agence nationale Taratra

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Publié dans Histoire, Notes du passé

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