A Madagascar, la filière du clou de girofle se modernise

Publié le par Alain GYRE

A Madagascar, la filière du clou de girofle se modernise

Le groupe suisse Givaudan, leader mondial de l’industrie des arômes et parfums, vient d’ouvrir sa plus grande usine de transformation de feuilles de giroflier.

Par Pierre Lepidi (envoyé spécial à Tamatave, Madagascar)

LE MONDE Le 14.12.2016

Des femmes trient leur culture de girofle dans le petit village d'Anamborano, en novembre 2016.

L’odeur du bois brûlé se mêle aux senteurs de vanille, de banane, de litchi et de giroflier. Il est 17 heures et, dans le silence des collines de Madagascar, le soleil affiche son attirance vers l’ouest. A l’intérieur de la cuve d’un alambic de brousse, installé à flanc de coteau depuis 2010, plusieurs dizaines de kilos de feuilles de giroflier mijotent. « Le produit de la distillation est prélevé ici dans ce récipient après une douzaine d’heures, c’est de l’huile essentielle de feuilles de giroflier », montre Rica Rakotobé, responsable des agents de collecte de la société Givaudan, leader mondial de l’industrie des arômes et des parfums. Au terme du processus et après refroidissement, le précieux liquide est filtré et recueilli dans un seau qu’on manipule avec précaution.

Située dans la province de Tamatave, dans le nord-est de Madagascar, l’Analanjirofo (« la région des clous de girofle » en malgache) porte bien son nom. C’est de ces collines verdoyantes que viennent la majorité des 1 300 tonnes de clous de girofle, soit 40 % de la production mondiale, qui sont exportées par la Grande Ile chaque année. Madagascar est le premier exportateur mondial, le deuxième producteur après l’Indonésie. Introduit au début du XIXe siècle, le giroflier, qui est originaire de l’archipel des Moluques, est aujourd’hui une source de revenus régulière pour les 31 000 producteurs et les ménages malgaches. Il est souvent utilisé en complément d’autres cultures (vanille, poivre, litchis…).

Une distillation très coûteuse

La région, située au nord de Tamatave, la grande ville de la côte orientale, compte une cinquantaine d’alambics de brousse. S’ils sont installés au cœur des collines, c’est d’abord pour des questions logistiques. « Il vaut mieux distiller au plus proche des girofliers afin de conserver la fraîcheur des feuilles et parce que transporter une telle quantité de biomasse à dos d’hommes serait trop contraignant, explique Renaud Favier, responsable du développement de la filière girofle à Madagascar au sein de la société Givaudan. Pour 35 kg de feuilles, on obtient un kilogramme d’huile essentielle. Ces quantités achetées auprès de centaines de producteurs en petits conditionnements, comme des bouteilles ou des jerrycans, sont plus faciles à transporter jusqu’au centre de collecte et de stockage. » Mais la distillation est très coûteuse et peu écologique, car elle nécessite une quantité non négligeable de bois de chauffe. En 2015, le groupe suisse a indiqué avoir planté 40 000 arbres afin de lutter contre la déforestation qui ravage Madagascar.

Des distillateurs artisanaux d'huile essentielle de girofle et leur alambic artisanal dans l'est de Madagascar, en novembre 2016.

 

Des distillateurs artisanaux d'huile essentielle de girofle et leur alambic artisanal dans l'est de Madagascar, en novembre 2016.

De l’alambic, il faut ensuite compter deux bonnes heures de marche à travers un sentier vallonné qui traverse plusieurs villages, pour atteindre une zone marécageuse. De là, il faut embarquer pour quarante-cinq minutes à bord d’une pirogue à moteur pour rejoindre Soanierana Ivongo, la plus grande commune de la zone qui compte près de 20 000 habitants. Près des quais se trouve l’entrepôt où l’huile essentielle sera stockée et la qualité de chaque bouteille vérifiée, puis vendue par les producteurs entre 30 000 et 35 000 ariarys le kilo (entre 10 et 11 euros) aux collecteurs. « Il arrive que l’huile soit coupée avec de l’eau de mer ou de l’huile végétale, explique Rica Rakotobé. Mais, après décantation des bouteilles et quelques tests qualitatifs spécifiques, on s’aperçoit rapidement si elle a été détériorée intentionnellement ou non et les livraisons non conformes sont immédiatement rejetées. » L’huile essentielle est ensuite stockée dans des fûts en plastique numérotés de 250 kg, facilement identifiables.

Depuis des millénaires, le clou de girofle (en tant que bouton floral séché) est utilisé pour ses propriétés antiseptiques et anesthésiques. En 200 avant J.-C., il était déjà apprécié par les Chinois pour ses vertus culinaires. Aujourd’hui, on le retrouve autant dans la choucroute alsacienne que dans n’importe quel curry indien.

Il y a quelques mois, les fûts d’huile essentielle stockés à Soanierana Ivongo auraient été exportés directement vers l’Europe pour la fabrication de produits nettoyants (savons, détergents…) ou d’hygiène bucco-dentaire. Mais, depuis mi-décembre, l’huile de la société Givaudan est traitée directement à Madagascar dans l’usine Natema (Natural Extract of Madagascar), un établissement de transformation de l’huile construit sur 8 hectares un peu à l’écart de Tamatave.

« On avance bouteille par bouteille »

La société suisse s’est associée avec Henri Fraise Fils, un partenaire implanté localement dans la production d’énergie, le tourisme, le secteur de la vanille et des transports depuis près d’un siècle. A parts sensiblement égales, ils ont investi 10 millions d’euros dans un établissement qui emploie aujourd’hui une cinquantaine de salariés malgaches et qui est sorti de terre en quasiment dix-huit mois. « Nous avons construit cette usine pour nous rapprocher des producteurs, créer de la valeur ajoutée localement, mais également pour des raisons de logique industrielle, explique Stéphane Zwaans, responsable des achats de produits naturels à l’origine chez Givaudan et promoteur du projet. L’huile essentielle de feuilles de giroflier de Madagascar est la plus prisée au monde [son taux d’eugénol, un composé aromatique qui est très utilisé en pharmacie, est proche de 80 % à Madagascar contre 70 % en Indonésie]. La Grande Ile produit de nombreuses autres matières premières naturelles et emblématiques pour notre industrie telles que la vanille, le poivre. Autant de raisons supplémentaires pour justifier notre présence ici. »

L’installation de l’usine n’aurait pas été envisagée sans la création d’une zone franche autour du port de Tamatave. La plupart des matériaux nécessaires à sa construction, et notamment ceux de son imposante colonne, ont été importés. Haute de 25 mètres, cette colonne va permettre de chauffer l’huile essentielle et de recueillir, en fonction de la hauteur des prélèvements, les différentes transformations de l’huile : produit d’hygiène bucco-dentaire, parfumerie… « Après la crise de 2010, notre groupe, qui utilise plus de 10 000 matières premières, a souhaité se réapproprier certaines filières stratégiques et les maîtriser de bout en bout, indique Stéphane Zwaans. C’est pourquoi nous avons mis en place une équipe dédiée à l’approvisionnement des ingrédients naturels à la source. Notre procédé consiste à sublimer la matière première brute. On la transforme afin de développer le meilleur de ses spécificités, obtenir un produit fini de haute qualité à Madagascar et l’envoyer dans nos sites de création de parfums et d’arômes. » Le cahier des charges de l’usine l’oblige à recycler tous ses déchets afin qu’il n’y ait aucun impact environnemental.

 

A l’intérieur de l’usine Natema de Tamatave, à Madagascar.

Le réseau de collecte d’huiles de feuilles de giroflier s’inspire du modèle d’approvisionnement que Givaudan a mis au point à Sulawesi, en Indonésie, avec des producteurs de patchouli. Elle s’appuie sur un contact direct avec les distillateurs et les producteurs qui vendent directement leurs produits aux collecteurs. « Il a fallu près de deux ans pour mettre en place ce réseau auprès de centaines de petits producteurs et ainsi assurer l’approvisionnement de 100 % de nos besoins, explique Renaud Favier. Il a fallu souvent se heurter à certaines contraintes logistiques. Faire deux jours de marche pour créer le lien avec les producteurs et récupérer une cinquantaine de kilos d’huile essentielle est très fréquent. On avance bouteille par bouteille, les petits ruisseaux faisant souvent les grandes rivières. »

Pierre Lepidi

envoyé spécial à Tamatave,

http://www.lemonde.fr/

Publié dans Economie, Girofle

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