Le caïman et le porc

Publié le par Alain GYRE

Le caïman et le porc

Le caïman et le porc

 

Le caïman et le porc étaient amis dit-on. Ils se lièrent par le serment de sang. Un jour  le caïman dit au porc :' « Que faut-il faire, camarade, pour parvenir à la vieillesse? Cette question me préoccupe beaucoup. Je ne vois  pas de moyen d'y arriver. »

 — « Si tu ne manges pas de nourriture contenant un hameçon, répondit le porc, tu ne mourras pas. » Un autre jour, le porc, revenant sur ce sujet, dit au caïman : « As-tu trouvé la formule de la longue vie? Moi, je fouille tous les jours la terre avec mon groin ; je mange de toute espèce de choses ; et cependant rien ne me suffit, j'ai toujours faim. »

 — « Tu vivras longtemps, reprit le caïman, si tu n'entres pas dans un verger, dont le maître te tuerait.» — « Bien, dit le porc, j'y ferai attention. » S'étant mutuellement avertis, ils se tinrent tous deux sur leurs gardes. Le caïman se garda de happer les hameçons et le porc de pénétrer dans les vergers.

 

Le caïman  mangeait méchamment tous les hommes et les bœufs qu'il rencontrait. Au bout de quelque temps, hommes et bœufs menaçaient d'être tous dévorés, lorsqu'un de ceux-là eut l'idée d'entourer un hameçon de viande et de le suspendre au bord de l'eau de façon à ce que le caïman l'aperçut facilement(1). Celui-ci quoique pressé de manger en voyant l'amorce, était dans l'indécision sur ce qu'il devait faire, parce que cette viande enveloppait un hameçon. Il craignait d'enfreindre les recommandations du porc dont l'exécution étart nécessaire pour arriver à la vieillesse. Il réfléchit longuement, puis se dit en lui-même : « Le porc m'a trompé ; ce que je vois au bord de l'eau est de la

viande ordinaire, qui ne contient absolument aucun piège. » L'imprudent se jeta sur l'appât ; le hameçon entra avec la viande dans la bouche, et il fut attrapé. Les hommes voyant cela arrivèrent en pirogue pour saisir la corde à laquelle était fixé le hameçon. Ils halèrent dessus ; et dès que le méchant caïman parut il fut tué à coup de sagaie. Hélas! il avait oublié ce que lui avait dit le porc sur la viande qui cache un hameçon.

A quelques temps de là, le porc vit un jardin potager magnifique, contenant des patates (2) du manioc (3) et de l'herbe verte en quantité. Ayant grande envie d'y pénétrer, il disait en lui-même : « Qu'y a-t-il à craindre? » Et il fit le tour de l'enclos pour voir s'il ne s'y trouvait pas quelque gardien. Il n'en vit aucun : le caïman s'est moqué de moi, ajouta-t-il, en m'engageant à ne jamais franchir la clôture d'un jardin. Qui me verra ici, il n'y a personne. (Il ignorait qu'il y eut dans le jardin un piège figuré par un fossé intérieur recouvert d'herbes, immédiatement en dedans de la clôture.) Le porc entra, confiant, mais dès qu'il eut dépassé la clôture, il tomba dans un trou que lui cachaient les herbes ; et à une telle profondeur qu'il ne voyait plus que le ciel. Peu de temps après les gardiens du jardin venant faire leur ronde habituelle, trouvèrent le porc pris au piège. Ils descendirent dans le trou et le tuèrent à coups de sagaie.

 

Le caïman et le porc avaient négligé de suivre les conseils qu'ils s'étaient mutuellement donnés.

 

Les descendants du caïman ne sont pas amis de ceux du porc. Ils les mangent au contraire.

L'amitié de leurs ancêtres leur a été funeste, disent-ils; ils ne veulent plus lier leurs destinées par l'amitié de peur d'un sort pareil à celui du porc et du caïman de cette histoire.

 

i. L'appât pour le caïman doit être suspendu à une certaine hauteur au-dessus de l'eau, 5o à 60 centimètres environ.

C'est ordinairement un morceau de viande de bœuf. Il contient intérieurement un assez fort hameçon attaché à une corde ou une chaine solide. Dès que le caïman a saisi l'appât en s'élançant dessus la gueule ouverte, il s'empresse de l'avaler. Mais la corde ou chaine suit le hameçon dans l'estomac et empêche la fermeture d'un clapet (le caïman n'a pas de langue) qui doit boucher l'œsophage, quand l'animal plonge.

L'animal meurt généralement noyé et les flotteurs qui se trouvent à l'extrémité de la corde permettent de ramener son cadavre à terre.

 

2. En malgache Vomanga et Tsimanga. Ce dernier mot est employé surtout par les Betsimisaraka. Les Malgaches en font une très grande consommation.

 

3. En malgache mangaha\o. On le cultive beaucoup à Madagascar et il est un des trois ou quatre végétaux qui sont la base de la nourriture des indigènes.

 

Le texte de ce conte a été recueilli à Fianarantsoa

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