Madagascar : Vilella réveille la mémoire du bagne de Nosy Lava

Publié le par Alain GYRE

Madagascar : Vilella réveille la mémoire du bagne de Nosy Lava

"La Sentinelle de fer" raconte les horreurs du goulag tropical de Nosy Lava, où furent enfermés les indépendantistes malgaches après le soulèvement de 1947.

PAR NOTRE CORRESPONDANT À GENÈVE, IAN HAMEL

Publié le 08/04/2017 Le Point Afrique

 

"La Sentinelle de fer. Mémoires du bagne de Nosy Lava". © Terre humaine Plon

 « Le cri des deux hommes se confond alors que retentit le bruit atroce du crâne qui éclate comme un fruit. Sous la violence de l'impact, leurs têtes s'entrechoquent si fort qu'il croit avoir reçu la volée mortelle. Aspergé par un brouillard de sang, couvert de débris d'os et de chair, il reste étroitement enlacé à son compagnon. » Âmes sensibles, n'ouvrez surtout pas La Sentinelle de fer. Mémoires du bagne de Nosy Lava de Roland Vilella (*). C'est ainsi que ce navigateur raconte le « baptême » des prisonniers débarquant pour la première fois sur la petite île de Nosy Lava, au nord-ouest de Madagascar. C'est là que la France a implanté, en 1911, un bagne digne des pires centres de détention de l'histoire. Les gardiens ne se contentaient pas de tabasser les nouveaux arrivants dès leur descente de bateau, ils allaient jusqu'à les tuer, à leur briser la colonne vertébrale. Autre supplice très prisé à Nosy Lava : le débourrage des noix de coco sur la tête des bagnards, la tête des prisonniers remplaçant le pieu. « Disons tout de suite qu'elle n'y résiste guère et le prisonnier, crâne fracassé, meurt dans de terribles souffrances », raconte encore Roland Vilella, qui sillonne depuis un quart de siècle les océans, de la mer Rouge aux côtes africaines, et jusqu'en Asie.

 

TFP ou travaux forcés à perpétuité

En 2004, presque par hasard, ce grand voyageur débarque sur cette île perdue. Il découvre que Madagascar, indépendante depuis 1960, n'a pas fermé le bagne. Le régime y enferme toujours des TFP, comprenez des délinquants condamnés à des travaux forcés à perpétuité. Mais aussi des « ramasse-la-baise », des innocents, injustement condamnés. « Les coupables fortunés allaient jusqu'à payer des juges pour faire condamner un autre à leur place. » Roland Vilella sympathise avec Albert, un condamné à perpétuité, qui va lui faire découvrir les archives oubliées de la révolte de 1947, dont on célèbre cette année le soixante-dixième anniversaire. Cette insurrection est considérée comme l'un des signes avant-coureurs de la décolonisation en Afrique francophone. Pour mater ce soulèvement, qui débute dans le sud de la Grande Île, la France mobilisera 18 000 hommes, notamment des tirailleurs marocains et sénégalais. Combien y aura-t-il de victimes ? Les autorités coloniales parlent de 11 342 morts, les Malgaches évoquent au moins 100 000 pertes humaines.

©  Olivier Rogez

Roland Vilella . © Olivier Rogez

 

Huit ans à Nosy Lava, deux ans aux Baumettes

Les révoltés sont envoyés à Nosy Lava. Comme le dénommé Panarivo Rapaoly « qui a pris part à l'insurrection de Manakara le 30 mars 1947 et les jours suivants, insurrection au cours de laquelle plusieurs Européens et indigènes furent tués, des bâtiments incendiés, des magasins pillés », raconte le document reproduit dans La sentinelle de fer, et qui sort ainsi cet indépendantiste de l'oubli. Durant cette répression, les autorités françaises ne sont pas très regardantes. Jacques Rabemananjara, un des fondateurs du Mouvement démocratique de la rénovation malgache (MDRM), n'a pas participé à l'insurrection. Il va pourtant passer huit ans au bagne de Nosy Lava, avant d'être envoyé à la prison des Baumettes, à Marseille. Roland Vilella révèle que les chefs insurgés donnaient des cours d'alphabétisation aux enfants de l'île. Outre la « maison de force » (le nom officiel de la prison), Nosy Lava compte également plusieurs villages de pêcheurs. Les détenus politiques décédés étaient enterrés en un lieu distinct de celui des droit-commun. « Leurs sépultures se trouvent au cœur de la mangrove, sur un tertre surélevé qu'on ne peut atteindre qu'à marée basse. On aurait voulu les dissimuler qu'on aurait pu trouver plus discret », constate l'auteur. Finalement, le pénitencier n'a été fermé qu'en 2010.

http://afrique.lepoint.fr

Publié dans Littérature, Nosy Lava

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