Notes du passé: Des sacrifices parfois douteux

Publié le par Alain GYRE

Des sacrifices parfois douteux

06.05.2017 Notes du passé

 

Une fois, dit-on, le célèbre roi du Betsileo, Andria­manalinabetsileo, se prépare à partir pour une expédition militaire. Le « mpisikidy » trouve que « les pas du roi sont mauvais ». Un grand malheur le frapperait, il serait même tué pendant la guerre s’il ne trouvait pas un remplaçant, « quelqu’un qui puisse se substituer à lui », selon l’expression du devin.

Le roi convoque alors ses hommes et leur communique la prédiction du devin. Et de poser la question si quelqu’un parmi eux « voudrait être le substitut de son cadavre ». Devant l’absence de réponse, il insiste à propos de la guerre prochaine, sur le fait qu’elle n’a pas pour but de faire avancer ses intérêts personnels, mais beaucoup plus de « fortifier le royaume ». Le sacrifice du substitut ne concerne donc pas sa seule personne, mais tous ses sujets, car une victoire serait profitable « au peuple et au royaume ».

On ne trouve de victime volontaire qu’au bout d’un temps assez long : un chef finit par accepter. Au jour fixé par le devin, il est amené et étendu comme pour un sacrifice ordinaire. On l’incise à la gorge…, mais il n’est pas tué parce que le sacrificateur n’est pas venu ! Il n’arrive que le lendemain de bonne heure. C’est là qu’il déclare que, finalement, un sacrifice humain n’est pas indispensable. Il a fait « sikidy» avant le sacrifice et le « sikidy » lui a répondu qu’une offrande animale est suffisante. Ce qui est fait.

Quoiqu’il en soit, le chef qui s’est offert en sacrifice « pour le royaume et le peuple », est richement récompensé et ses descendants devront être aussi comptés au nombre de « ceux qui ne sont pas mis à mort à cause d’un crime ». Autre­ment dit, ils bénéficient de l’impunité car ils sont « tsy maty manota ».

Les « changements » d’interprétation du « sikidy » qui émaillent de nombreuses anecdotes historiques à Madagascar, font douter certains historiens de la sincérité de « l’esprit du sacrifice » qu’on trouve chez les grands ou les chefs de clan qui s’offrent à mourir pour leurs souverains. Ce sont, en général, des gens qui n’ont pas l’habitude de se sacrifier et de donner, mais plutôt d’exiger et de jouir. Mais ils ont aussi l’habitude de donner leur parole, de s’engager à exécuter une directive, un ordre.

Pourtant, ils s’arrangent toujours pour éviter de tenir leurs promesses sans qu’on puisse les accuser de les avoir rompues. Et ainsi, il s’agit soit d’un coup monté avec le devin qui, en tant que sacrificateur, dirige tout comme il veut, soit le fruit d’un état d’âme momentané. De toute façon, ils savent qu’ils ne risquent rien, car le sacrificateur ne pourra pas admettre qu’on aille jusqu’à sacrifier un chef puissant et considéré. Il sait ce qu’il peut attendre, dans ce cas, de la famille influente. D’autant qu’il ne néglige pas la récompense sur laquelle il peut compter s’il s’arrange pour que le chef, qui tient le rôle principal dans cette comédie macabre, puisse bien « le jouer » ! C’est tout autre chose quand c’est un sujet de basse origine qui est désignée d’office pour être victime.

La même chose se voit en Imerina. Le célèbre Andrianam­poinimerina, pour mettre à l’épreuve le dévouement de ses chefs de territoire et de ses courtisans, prétend être malade à en mourir et fait questionner ceux qui le servent pour voir si l’un ou l’autre est prêt à lui sacrifier sa vie. Tous se taisent.

Mais après quelque temps de réflexion, un des plus grands et des plus considérés des chefs, Andriantsilavo, se déclare prêt à « s’immoler » pour son roi. Et comme il présente sa gorge pour être tranchée, on annonce qu’il ne s’agit que d’une épreuve qui devra permettre au souverain de savoir qui, parmi ses hommes, est le plus fidèle et le plus sûr.

Comme ce chef possède déjà la faveur et la confiance du monarque, il est alors comblé d’honneurs et de dignités. Il est promu au rang de « Premier ministre », dignité devenue héréditaire dans sa famille avec Rainiharo et ses fils Raharo (Rainivoninahitriniony) et Raini­laiarivony. Et comme lui, ses descendants jouiront eux aussi du privilège « tsy maty manota ».

Certains historiens avancent cependant que la vraie raison de l’élévation du grand chef et du pouvoir exceptionnel qu’il obtient- et qui permet à l’un de ses descendants, Rainilaiarivony, de devenir le vrai gouvernant du pays- est sa prise de position en faveur du jeune prince Imboa­salama, alors qu’il est chef des Tsimiamboholahy, partisans du roi Andrianjafy. Mais aussi sa contribution, par son habileté, à assurer plus tard la victoire à Andrianampoinimerina dans son objectif de réunification de l’Imerina et à obtenir qu’il soit reconnu comme seul souverain.

 

Texte : Pela Ravalitera – Photo : Archives personnelles

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