En cadence, la danse de l’exhumation

Publié le par Alain GYRE

En cadence, la danse de l’exhumation

28.07.2017 Notes du passé

 

Le Malgache a le culte des ancêtres très poussé. Aussi est-ce une tâche qui s’impose à tous, sans distinction de rang ni de fortune, sauf dans certaines régions et dans certains clans, de célébrer les morts enterrés depuis un certain temps, avec la plus grande pompe possible, vers la fin de la saison sèche.

Jadis, le Famadihana, « cérémonie de retournement des morts et le plus souvent changement du tombeau » (Marie-Robert Rason) dure plusieurs jours, au moins trois. Il est aussi l’occasion pour différents groupes de Mpilalao (troupes de Hira gasy) de rivaliser de maîtrise devant les connaisseurs. C’est pour eux un véritable concours sur lequel se forge leur renommée. La veille au soir, les proches parents des défunts vont au tombeau. Là, se tournant vers les quatre points cardinaux, le doyen d’âge évoque les morts, les prévient que le lendemain ils seront transportés dans une sépulture meilleure.

Le jour dit, de bonne heure, les invités arrivent vêtus de leurs plus beaux habits. Le cortège se forme. Viennent d’abord les esclaves qui chantent à tue-tête, puis les Mpilalao dont les roulements de tambour se répercutent « dans les vallons noyés de brume ». Arrivent ensuite les parents portés à dos d’esclaves. « Certains d’entre eux revêtent fièrement, et en dansant, les lambamena (suaires) qui doivent envelopper les dépouilles mortelles. » Enfin, les invités en filanjana ferment le cortège qui ondule lentement pour arriver au tombeau quand, vers l’Est, le ciel commence à rougir, car le tombeau ne doit s’ouvrir qu’avec les premiers rayons du soleil.

Un long moment de silence est respecté, coupé de sanglots et de pleurs. Chacun évoque ses aïeuls. Les parents pénètrent dans le tombeau, enveloppent les dépouilles des revers de nattes neuves et de lamba blanc, et les portent dehors à bout de bras, où elles sont accueillies par des clameurs. Le doyen d’âge, debout au sommet du tombeau, crie quand on sort un mort: « Qui va là ? » À l’intérieur, une voix répond par le nom du défunt ou de la défunte. Alors chants et musique éclatent pendant que l’on promène les restes mortels, toujours à bout de bras au-dessus des têtes, jusqu’à une tente sous laquelle ils doivent passer la nuit et où, selon un rite bien précis, on les revêt de nouveaux et riches lambamena. La cérémonie commence ainsi pour tous les habitants du tombeau.

« Détail curieux : il est interdit à ceux qui ont touché les cadavres de se laver les mains avant d’avoir mangé et de s’être gorgés de rhum. » De nombreux bœufs ont été abattus la veille ou très tôt le matin pour être servis « aux repas pantagruéliques » qui dureront toute la journée et toute la nuit, arrosés de dames-jeannes entières de rhum dont on se fait un devoir de vider. Les Mpilalao entrent enfin en lice, « soigneusement gavés et grisés ». Les différentes troupes font assaut de brio. « Les roulements de tambour, les battements des mains, les hurlements des spectateurs qui attisent la rivalité des différents groupes et les cris perçants des enfants qui se battent dans la poussière, donnent une impression étourdissante. »

À l’aube du troisième jour, les parents des morts se remettent à pleurer, aidés un peu en cela par l’ivresse de l’alcool de la nuit. Puis on transporte les dépouilles mortelles emmaillotées dans leurs nouveaux suaires vers leur nouvelle (ou ancienne) dernière demeure, que l’on ne doit pas toutefois gagner directement. Le Mpanandro (devin) consulté pour déterminer la date du Famadihana, l’heure d’ouverture et de fermeture du tombeau…, a pour cela établi un itinéraire assez détourné. Et il est vrai que l’on fait de nombreux détours, « ce qui dans l’esprit des assistants aura pour effet de leur retarder aussi longtemps que possible, l’heure de la mort ». Tout cela, toujours au son de la musique assourdissante des Mpilalao.

Arrivées à destination, les dépouilles sont à nouveau promenées à bout de bras, trois ou sept fois autour du tombeau, accompagnées de clameurs joyeuses. Elles sont enfin disposées à l’intérieur et l’on scelle la pierre d’entrée. On se dispute les nattes neuves et les lamba blancs qui ont enveloppé les dépouilles en sortant du tombeau. Quiconque s’en saisira, sera fortuné toute sa vie ; veuf, l’homme aura bientôt une compagne qui fera son bonheur ; stérile, la femme sera bientôt mère ; pauvre, on deviendra riche sans tarder… Et la musique et la danse reprennent furieusement avant qu’un orateur fasse l’éloge des morts et vante les actions d’éclat qui ont illustré leur vie. Enfin, l’assistance se sépare.

 

Texte : Pela Ravalitera - Photo : Archives personnelles

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