Un vaccin « mortel » alimente la rumeur

Publié le par Alain GYRE

Un vaccin « mortel » alimente la rumeur

21.10.2017 Notes du passé

Quand la peste éclate à Antana­narivo en 1921, et qu’elle s’amplifie dans les régions périphériques, les Malgaches commencent à douter de l’efficacité des règlements  sanitaires qui ne compense pas leur sévérité et leur caractère oppressif. Et selon l’historienne Faranirina V. Esoavelomandroso, dans son étude sur « l’interprétation par les Merina du phénomène d’endémie pesteuse sur les Hautes terres centrales 1921-1936 » (1980), devant « l’irrésistible extension » d’un fléau mortel, les Malgaches, plus précisément  les leaders nationa­listes, accusent l’administration de génocide.

En effet, la peste étant considérée comme une maladie « politique », ils pensent qu’elle « sait faire la distinction entre les races et ne frappe que les indigènes ». Et comme ces attaques sont lancées publiquement au moment où l’agitation politique gagne du terrain, « elles trouvent un écho favorable auprès d’une population qui constate le décès de personnes ayant reçu la vaccination antipesteuse, censée protéger contre la maladie ». Habitués depuis longtemps à la vaccination antivariolique, les Malgaches n’acceptent pas facilement de s’immuniser contre la peste. En fait, jusqu’en 1935, on leur impose divers vaccins pas très efficaces, ce qui explique leur réticence à l’égard des services médicaux et l’administration et, finalement, leur manque de confiance dans la prophylaxie occidentale mais aussi dans le Fanjakana.

Mais un bref historique s’impose. Encore frappés par la récente épidémie de grippe espagnole, les Tananariviens envahissent les centres de vaccination dès que la peste est déclarée, confiants dans le principe même de l’immunisation. Quinze jours à peine après la publication de l’arrêté, plus de 46 500 personnes sont vaccinées. « Couronnée par un succès indéniable, la campagne de 1921, au cours de laquelle on utilisa un vaccin local expérimenté au préalable sur le personnel de l’Institut Pasteur, ne semble pas officiellement marquée par des incidents. »

Cependant, déjà la distinction entre indigènes et européens éveille quelque inquiétude chez les premiers. Telle l’existence des centres de vaccination pour Européens dirigés par des médecins également européens, et pour les indigènes, des centres placés sous la surveillance de médecins indigènes ou d’étudiants en médecine. Telle aussi l’obligation de vaccination maintenue pour les indigènes, un mois après la fin de l’épidémie.

Très vite, on se rend compte que la vaccination ne confère qu’une immunité de courte durée (deux à quatre mois), aussi finit-on par renoncer à son application systématique : elle devient facultative sauf pour les indigènes qui voyagent. Ce recul après la vaccination massive obligatoire de juillet 1921, dénonce, selon les profanes, les hésitations sinon les incertitudes des responsables. Le doute s’installe :« Comment se fait-il qu’une médication préventive efficace contre la variole, ne le serait pas contre la peste ? Le liquide injecté est-il réellement un médicament ? »

De là à voir dans le vaccin un poison capable de provoquer une maladie appelée peste afin de justifier l’oppression, le contrôle exercé sur les Malgaches, le pas est vite franchi. « D’autant plus que la mort de certaines personnes ayant reçu le vaccin ou le sérum antipesteux parait suspecte. » Le 25 avril 1923, le directeur de l’Institut Pasteur, responsable de la fabrication du vaccin local utilisé jusque-là, donne l’ordre, dans une lettre confidentielle adressée au directeur du Service de santé, de cesser immédiatement sa distribution. En effet, non seulement les indigènes vaccinés n’échappent pas  à la peste mortelle, mais de plus le décès se produit « après un mois alors que l’immunisation devait être acquise ».

Un dernier incident contribue à renforcer l’idée de nocivité du vaccin. Des prisonniers vaccinés contractent « un phlegmon au point d’inoculation », deviennent porteurs de bacilles pesteux et meurent de septicémie. Comme le vaccin utilisé sur eux appartient à une série qui avait toute été utilisée, d’autres accidents mortels du même genre  ont dû se produire. En tout cas, l’idée d’empoisonnement fait son chemin et la rumeur court même dans la capitale que « l’infirmier fait aux isolés des injections d’urine pour les tuer » (rapport AMI en 1926).

 

Texte : Pela Ravalitera - Photo : Archives personnelles

http://www.lexpressmada.com/blog/notes-du-passe/un-vaccin-mortel-alimente-la-rumeur/

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