La brillante entrée des commerçants dans la société tananarivienne

Publié le par Alain GYRE

La brillante entrée des commerçants dans la société tananarivienne

22.11.2017 Notes du passé

Sous le gouvernement général de Picquié (1910-1913), les commerçants tananariviens commencent à concurrencer les fonctionnaires, privilégiés par Augagneur (1905-1909). Pour ce dernier et son administration, comme pour une bonne partie des élites malgaches, les activités de la boucherie, la vente de bois, de charbon, de légumes…, si elles procurent une réelle aisance, sont déconsidérées. Car le gouverneur général Augagneur l’exprime clairement dans son discours qui marque la pose de la première pierre du monument commémoratif du décret du 3 mars 1909, sur l’accession des Malgaches à la citoyenneté française. « Et nous exigerons que la moralité, la probité des naturalisés, leur honorabilité… soient reconnues de tous. »

Mais quand Picquié lui succède, on voit les commerçants tananariviens faire une brillante entrée sur la scène de la capitale en lui offrant un banquet de réception (« Commerçants malgaches de nationalité française à Tananarive de 1910 aux années 1930»  par Faranirina V. Esoavelo­mandroso). Dans leur discours respectif, Picquié et quatre négociants qui prennent successivement la parole, évoquent « l’enrichissement des commerçants, leurs expériences des affaires, leur souci de développer les activités dans les provinces ».

Ainsi, durant la Première guerre mondiale, ils participent aux diverses souscriptions ouvertes par le Fanjakana, leur paroisse respective, leur quartier, tout en organisant eux-mêmes des manifestations patriotiques pour recueillir des fonds destinés à soutenir les familles des tirailleurs, les orphelins de guerre, les ambulances coloniales… « Ils entretiennent ainsi un esprit de corps en l’absence des fonctionnaires malgaches et assimilés. La cohésion du milieu marchand tananarivien s’est renforcée pendant la guerre. »

Les commerçants se démarquent de leurs compatriotes agents de l’administration par leurs largesses, « résultat parfois d’une véritable surenchère ». Si l’on compare leurs souscriptions à celles versées par les fonctionnaires, on constate leur volonté de s’imposer en tant qu’ « éléments dynamiques de la société tananarivienne ». En 1912, par exemple, 42 agents de l’administration contre 88 commerçants participent à la souscription pour l’aviation militaire. L’administration confie alors à des notables commerçants, la responsabilité d’organiser la plupart des manifestations patriotiques, ce qui aide « à la montée de ce groupe dans une société où le titre de fonctionnaire reste fort envié ».

En 1914, le comité provincial  d’Antananarivo, mis en place pour le soutien des familles des réservistes mobilisés et des ambulances indigènes, compte deux vice-présidents dont un négociant et le prince Ramahatra, et deux secrétaires, tous les deux commerçants. « Détails peut-être, mais significatifs, témoignant de l’intérêt accordé à ce milieu. » Bref, la Grande guerre permet à des hommes d’affaires de renforcer leur influence, leur prestige social. Elle leur fournit aussi bien des occasions d’enrichissement.

La spéculation sur les denrées alimentaires, avec le spectre de la disette, le marché noir, les exportations de produits vivriers et de matières premières vers la Métropole pendant les hostilités, l’intense reprise des activités économiques entre 1922 et 1926, favorisent les commerçants. « Les rapports politiques de la province de Tananarive notent que beaucoup de Merina de la capitale se sont enrichis dans le commerce et ont des aspirations plus élevées encore en demandant leur naturalisation, dans le but plutôt de mieux servir leurs intérêts personnels que de remplir avec enthousiasme tous les devoirs et obligations des citoyens français. »

Progressivement, ils deviennent une élite aisée, « dangereuse » pour le pouvoir colonial par ses prétentions à la nationalisation, ou par le fait qu’elle bénéficie de différents privilèges- par exemple, l’exemption de l’indigénat pour les patentés-, ou par la participation effective de certains d’entre eux à la propagande anticoloniale des années 20-30. L’adminis­tration renforce la surveillance exercée sur eux, après le séjour de Ralaimongo, délégué de la Ligue française pour l’accession de la société commerciale « Union France-Madagascar ». Finalement, bien des demandes  de naturalisation formulées par des commerçants tananariviens ont été rejetées pour des raisons strictement politiques : « relation, avec les Allemands pendant la guerre, soutien apporté à Ralaimongo et Dussac, adhésion à l’Union France-Mada­gascar, parenté avec des agitateurs notoires… »

 

Texte : Pela Ravalitera - Photo : Agence nationale Taratra

http://www.lexpressmada.com/blog/notes-du-passe/la-brillante-entree-des-commercants-dans-la-societe-tananarivienne/

 

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