Conte: Le requin

Publié le par Alain GYRE

 

Le requin

Le vieux Betsimisaraka raconta ceci.

Les anciens savent qu’il y a dix générations d’hommes. Nosivarika était une île entourée de lagunes ; l’eau recouvrait alors la large bande de sable, où poussent maintenant les cocotiers, mais notre village existait déjà à la même place qu’il occupe aujourd’hui. C’étaient quatre ou cinq pauvres cases de pêcheurs.

Un jour, les hommes partirent en pleine mer dans deux grandes pirogues pour aller, avec des lignes et des harpons, pêcher les torovoka (mulets) au dos bleuâtre, les fesotsy (marsouins) tachetés, et les sorokay (requins) à la chair savoureuse. Mais le mauvais temps les surprit loin de la côte pendant dux nuits etdeux jours, ils furent entraînés vers le nord à la fin, le Grand-Vent-qui-tourne fit chavirer leur pirogue, et tous se noyèrent, sauf, Ratsimanoto, mon ancêtre.

Il fut porté par les vagues jusqu’à une île déserte, entourée de récifs. Longtemps il se lamenta, à cause de la mort qui l’attendait et du triste sort de ses compagnons. Il pleurait sur la plage et regardait vers l’ouest, pour voir si au loin il ne découvrirait pas la terre.  Mais il n’apercevait rien que l’eau salée. Puis, comme il avait faim, il attrapa des crabes qui couraient çà et là sur le sable, et, dans les flaques, des crevettes brunes à longues pinces.

Le matin il grimpait en haut de l’îlot pour boire dans les creux de rochers l’eau saumâtre déposée par le brouillard nocturne.

Il vécut ainsi plusieurs jours ; pourtant les privations et le chagrin l’épuisaient, il sentait peu à peu ses forces décroître. Un soir qu’il pêchait, un énorme Sorokay arriva jusqu’auprès de lui dans la volute d’une vague, et dit :

- Qui es-tu et que fais-tu tout seul dans cette île, homme de la Grande Terre

- Je suis Ratsimanoto, de Nosivarika, là-bas dans le Sud ; ma pirogue a été brisée par le Grand-Vent-qui-tourne maintenant comment pourrais-je sortir d’ici, pour m’en retourner vers les miens ?

- Qu’à cela ne tienne ! dit le poisson Sorokay ; d’ici Nosivarika, l’Eau-sacrée, est longue à franchir, mais fortes sont mes nageoires, large est mon dos. Ramasse beaucoup de crabes pour te nourrir, construis sur moi une petite case en roseaux. Je te ramènerai jusqu’à ton village.

Mon ancêtre obéit ; quand la case fut prête sur le dos du requin, il s’accroupit dedans. Le poisson fila vers le sud et nagea pendant deux jours et deux nuits. Puis ils arrivèrent à Nosivarika.

L’homme rassembla tous ses parents pour leur raconte comment il avait eu la vie sauve. Les habitants du village firent de grandes pêches au bord de la mer ; tous les poissons qu’ils ^rirent, ils les donnèrent au Sorokay pour les manger. Ils nourrirent ainsi pendant une lune entière le sauveur de leur parent.

Ensuite le requin s’apprêtait à regagner les profondeurs de la mer, mais avant de quitter la plage de Nosivarika, il parla en ces termes :

- Que maudit soit et que meure celui de mes enfants qui mangera les descendants de cet homme !

Puis il enfonça une de ses nageoires, sur le bord de l’île, au pied du rocher et qui en ce temps-là était baigné or la mer. A l’endroit où il avait enfoncé sa nageoire, coula une source c’est la fontaine qui est ici.

- Si vous buvez de cette eau, dit-il encore, jamais les sorokay ne vous mngeront.

Et ilplongea dans la mer, pour gagner les récifs.

Mon ancêtre Ratsimanoto dit à son tour devant ses parents rassemblés :

- Que maudit soit et que meure, dévoré par les sorokay, celui qui pêchera ou qui mangera les descendants de ce poisson !

 

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