Conte: Pourquoi les caïmans viennent toujours mourir à terre

Publié le par Alain GYRE

 

Pourquoi les caïmans viennent toujours mourir à terre

 

Autrefois, dit-on, toutes les choses qui étaient sur la terre parlaient, aussi bien les animaux que les plantes et les rochers.

En ce temps-là, existaient des caïmans qui habitaient comme aujourd’hui dans les rivières et les mares. L’eau était pour eux un sûr refuge. Ils y entraient dès leur naissance, qui se faisait sur le sable du bord et il s y passaient leur vie. Lorsque le moment de mourir venait, ils se retiraient dans quelque grand trou sous une grosse pierre, et y mouraient tranquillement.

Mais ils ne respectaient pas comme il l’aurait fallu cette eau qui les accueillait si bien ;  et ils la souillaient sans honte de leurs excréments. Il n’en est pas de même aujourd’hui, et voici pourquoi.

Autrefois, donc, plusieurs caïmans se promenant au bord d’une rivière, rencontrèrent un gros perroquet qui criait, perché sur les branches d’un palétuvier. Ils se saluèrent courtoisement et se contèrent longuement ce qu’ils savaient de plus nouveau. Pendant cette conversation, le perroquet se souvint qu’un membre de sa famille avait été autrefois pris et dévoré par un caïman. Sa mort n’était pas encore vengée. Il résolut de le faire.

Il dit aux caïmans :

- Vous  êtes mes amis comme je suis le vôtre, je veux vous donner un bon conseil. Pourquoi restez-vous dans les rivières et les mares dont l’eau est sale, dont la vase sent mauvais et où il vous faut des heures et des heures d’attente immobile pour attraper un petit poisson ou une proie grosse comme un roitelet ? Venez avec moi, j’ai de beaux terrains avec des ruisseaux pleins d’une eau bien claire, et des bœufs gros et gras que vous pourrez manger. Venez ! Tout cela sera pour vous. Je vous le donnerai !

- Cela est très bien et nous en sommes très heureux. Mais nous voudrions aussi aller chercher tous nos camarades qui sont là-bas dans la rivière et les amener avec nous afin qu’ils profitent, eux aussi, de cette aubaine !

- Oui, c’est cela, dit le perroquet, je veux bien, faites-les venir !

Tous les caïmans furent transportés en entendant ces mots. Ils sautèrent de joie sur le sable, frappèrent l’eau de leurs pattes et de leurs queues et la rendirent toute boueuse. Ils l’insultèrent même et ils lui dirent :

- Toi, eau, tu ne vaux rien pour nous, maintenant. Nous ne voulons plus rester avec toi. Tu es sale, tu sens mauvais. Nous préférons vivre dans les prairies bien vertes, où nous trouverons à manger des bœufs gras, des chiens qui se laisseront prendre et peut-être même des hommes, des femmes et des petits enfants.

- C’est bien, c’est bien ! répondit l’eau. Depuis longtemps je vous comble de bien-faits, et voilà comment vous me récompensez. Vous trouvez un autre endroit où vous pensez être mieux que chez moi et vous me méprisez ; vous m’insultez. C’est bien, nous verrons tout cela plus tard.

Les caïmans se mirent à rire et à se moquer de plus belle, traitant l’eau de vieille folle, de chose bonne à rien, ajoutant qu’ils avaient sûrement perdu l’esprit autrefois, lorsqu’ils prenaient plaisir à l’habiter. Et, sur un dernier quolibet, ils partirent tous.

Ils arrivèrent bientôt au pied de l’arbre où le perroquet se tenait perché. Leur troupe grossissait à chaque instant., et, à la pensée des bœufs qui allaient devenir leur proie, ils faisaient claquer leurs mâchoires avec un bruit épouvantable. Ils étaient au moins plusieurs milliers.

Le perroquet, les voyant aussi bien disposés, leur dit :

- Allons-nous-en vite, car je vois que vous avez faim. Je vais vous donner des bœufs à manger.

Ils partirent. Ils marchèrent longtemps, et le perroquet, volant au-dessus d’eux, les conduisit dans une immense plaine où il y avait des herbes sèches en grande quantité. Ces herbes étaient hautes, droites, dures ; elles arrêtaient la vue. Les caïmans étaient comme perdus au milieu d’elles.

- Attendez-moi là, leur dit le perroquet, je vais chercher les bœufs et les conduire ici.

Il partit en volant très vite, alla jusqu’au bout de la plaine et mit le feu tout autour. Le feu prit très bien dans les herbes sèches et s’étendit rapidement. Les caïmans ne voyaient rien, ni flammes, ni fumée, mais ils entendaient des crépitements. Ils crurent que les bœufs arrivaient et ils se pourléchèrent à l’avance :

- Moi, dit l’un d’eux, je mangerai un gros bœuf noir avec une étoile blanche au front.

- Moi, je choisirai plutôt un gros bœuf avec des tâches fauves sur le côté.

- Moi, je préfère un grand bœuf dont le devant de la tête est blanc et les reste du corps rougeâtre, ajoutait un troisième.

- Moi ; je préfère une jeune vache bien grasse aux rayures blanches et accompagnée d’un petit veau bien tendre que l’on peut manger sur-le-champ.

Et chacun indiquait ses préférences.

Mais le feu avançait toujours. Le perroquet voletait au-devant des flammes, en criant comme les gardiens de bœufs lorsqu’ils poussent leur troupeau : « Hày ! hay ! hahââ ! hay ! hay ! hahââ !!! »

Lorsque les caïmans virent le feu, le désarroi s’empara de leur troupe. Ils coururent au nord ; au sud, à l’est ; à l’ouest de tous les côtés, pour échapper aux flammes. Mais il était trop tard, le feu formait comme une ceinture. A peine quelques-uns réussirent-ils à s’échapper. Encore furent-ils cruellement roussis et brûlés.

Ils coururent bien vite vers la rivière, leur ancienne demeure, marchant sur les charbons ardents et la cendre brûlante, et souffrant comme des possédés. Mais dès que l’eau les vit, elle leur cria :

- Jusque là ! Jusque là ! Jusque là ! Arrêtez-vous au bord ! Je ne veux plus que vous veniez me troubler puisque je suis bonne à rien !

Les caïmans, épouvantés, dirent :

- Ô vous, qui êtes notre père et notre mère, secourez-nous ! Sans vous, nous sommes perdus. Nous reconnaissons que nous avons ey tort et nous vous demandons pardon !

L’eau leur répondit :

- Ke veux bien encore cette fois vous pardonner et vous donner asile, mais vous ne ferez plus comme vous faisiez autrefois. Vous ne me salirez pas de vos excréments, vous irez les déposer sur le sable. Lorsque le moment de mourir sera venu pour vous, vous ne mourrez pas chez moi, mais vous irez mourir sur terre. Comprenez-vous cela et le promettez-vous ?

- Oui, nous le comprenons et nous le promettons, disent-ils.

Et ils se jetèrent tous dans l’eau qui les empêcha d’être rôtis.

Depuis lors les caïmans viennent toujours sur le sable pour satisfaire leurs besoins naturels. Lorsqu’ils sont sur le point de mourir, ils viennent à terre/ S’ils sont blessé grièvement et s’ils ne peuvent grimper entièrement sur la berge, ils mettent au moins le bout de leur museau, sur le bord ; afin de tenir la promesse que leurs aïeux avaient faite de ne pas mourir dans l’eau/

Mais depuis lors aussi ils ont voué aux perroquets une haine mortelle et ils ont juré de les exterminer tous. Les perroquets, malins, se méfient et, comme ils ont grand peur que les caïmans ne les happent, lorsqu’ils viennent boire, ils ne boivent jamais directement dans la rivière. Ils creusent avec leur bec un petit trou dans le sable, éloigné du bord, et ils s’y désaltèrent lorsqu’un peu d’eau s’y est amassée.

 

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Réunis par Galina Kabakova

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