La « citadinite », une maladie des Malgaches

Publié le par Alain GYRE

La « citadinite », une maladie des Malgaches

06.02.2018 Notes du passé

Le Président Philibert Tsiranana a inventé un terme, « citadinite », pour dénoncer dans son discours-programme du 10 octobre 1967, un des maux de notre époque. Elle se traduit par la surpopulation des villes et le dépeuplement de leurs périphéries (plus ou moins) lointaines.

Selon le chef de l’État, dès le certificat d’études primaires, les jeunes veulent devenir agents de l’État ou employés d’une entreprise en ville. « Comme si la campagne n’avait pas besoin de gens instruits, comme si elle n’offrait pas des possibilités d’action bien souvent plus satisfaisantes et plus exaltantes. » Philibert Tsiranana déplore cette situation qui laisse en friche « l’intelligence foncière de nos paysans parce qu’elle n’est pas suffisamment orientée par des gens ayant de l’instruction ».

Cette maladie de la « citadinite » est en partie due au fonctionnariat qui développe le goût des diplômes. « Chacun veut l’être dès qu’il sait lire, écrire et compter. » Cependant, la Fonction publique ne pourra pas incorporer tous les diplômés, surtout les « petits diplômés ». « Je ne prêche pas l’obscurantisme, je souhaite au contraire que tous soient instruits et diplômés, mais que ceux-ci se re-ruralisent pour ne pas végéter ou même chômer dans les villes. »

Pour le Président, si les effets de la « citadinite » ne sont pas encore trop perceptibles, ils sont faciles à imaginer. Pourtant puisque le gouvernement se préoccupe du monde rural, « il est facile de prévoir et de concevoir »  la place qui, à la campagne, peut être faite aux diplômés. « Vous voyez déjà comme nos enfants titulaires du BEPC se lamentent: ils ne trouvent plus d’emploi parce que l’Université commence à fournir des fonctionnaires; et d’ici cinq ans, il n’y aura plus de recrutement de fonctionnaires avec le BEPC, surtout dans la haute administration. »

Philibert Tsiranana vante alors l’emploi dans la campagne en citant l’exemple d’un instituteur dont la vie sociale et familiale est d’un autre niveau qu’à la ville. « Son utilité, son standing, son prestige sont plus grands et ses satisfactions professionnelles et sociales beaucoup plus importantes. » Et ce, même s’il y manque le cinéma, le théâtre, les grands magasins, les belles voitures…

Maintenir les jeunes paysans dans le monde rural est l’objectif de son plaidoyer. Instruits et diplômés- « et l’État leur en assure tous les moyens s’ils ont les aptitudes nécessaires »- ces jeunes doivent se transformer en propriétaires d’exploitations agricoles. D’autant « qu’aucun capital intellectuel ne court le risque d’y rester sans profit, qu’aucun mécanicien ne restera sans travail rémunérateur s’il s’installe dans une agglomération rurale ».

Si le « virus du fonctionnariat » les travaille trop, le Président leur suggère de trouver un emploi rémunérateur « avec de meilleures conditions d’existence qu’à la ville », dans les secteurs publics et parapublics de l’agriculture et de l’élevage, des forêts ou de la coopérative. Vivant à la campagne, ils pourront s’assurer des commodités que ses moyens ne lui permettraient pas en ville.

Et Philibert Tsiranana de citer un autre exemple: « Il faut comprendre que de deux ouvriers de même catégorie, si celui de la ville gagne 30 000 francs par mois et celui de la campagne 20 000, j’affirme que le second vivra mieux que le premier. » Effectivement, il pourra élever des poulets qu’il achètera très cher à la ville, tout au moins les acheter à moindre prix comme se procurer de la viande à moindre coût.

Cette absence de la notion du pouvoir d’achat réel est, d’ailleurs, selon le Président, « une erreur de nos syndicalistes car les chiffres pris dans l’absolu sont trompeurs ». Il évoque ainsi un de ces voyages aux États-Unis « où l’on ne parle que de dollars. M. le Président, Untel vaut tant de dollars, il est très important.

- Ah! Oui?- Et j’ai entendu cela si fréquemment qu’un jour j’ai demandé combien ce monsieur ou cette dame qui valait tant de dollars, avait de domestiques.

- Oh! Non, M. le Président, cela coûte trop cher, il n’en a pas!

- Alors, répondis-je, un Malgache qui n’a peut-être que le quart de ce nombre de dollars mais qui peut avoir un ou deux domestiques, est donc plus riche que lui. »

Et de conclure qu’il ne faut pas perdre de vue la notion du pouvoir d’achat réel.

 

Texte : Pela Ravalitera - Photo : Archives Officielles

http://www.lexpressmada.com/blog/notes-du-passe/la-citadinite-une-maladie-des-malgaches/

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