Pourquoi les sangliers et les caïmans sont ennemis acharnés

Publié le par Alain GYRE

 

Pourquoi les sangliers et les caïmans sont ennemis acharnés

 

Le roi des sangliers rencontra un jour, dit-on, le roi des caïmans. Celui-ci était un vieux mâle énorme, long d’au moins six mètres, avec des dents longues et larges comme la « langue » (lame) d’une sagaie. Sur son dos et sur sa tête se trouvaient de larges écailles très épaisses, plus dures que le fer et couvertes de taches vertes comme il y en a sur les rochers qui bordent les fleuves. Lorqu’ils faisaient claquer ses mâchoires, on entendait le bruit à presque une demi-journée de marche et lorsqu’il frappait le sol avec sa queue, la terre tremblait comme sur le passage d’un troupeau de mille bœufs.

Le roi des sangliers était un très vieux mâle aussi, très grand, très gros, très fort. Les défenses qu’il portait dans sa gueule se recourbaient comme des cornes de bœufs, et les soies qui garnissaient le sommet de son échine se dressaient, lorsqu’il était en colère, comme les tiges de riz lorsqu’elles commencent à épier.

Les deux rois se regardèrent pendant quelques temps. Ils se demandaient :

- Faut-il que je l’attaque, ou faut-il que je devienne son camarade ?

Après avoir réfléchi pendant quelque temps, ils résolurent de ne point s’attaquer. Ils se saluèrent poliment, puis le roi des sangliers dit au roi des caïmans :

- Voulez-vous que nous devenions frères de sang ?

- Je le veux bien, répondit l’autre, mais comme nous sommes tous les deux de grands personnages, retournons chacun chez nous, réunissons nos parents, nos amis ainsi que nos esclaves et donnons-nous rendez-vous pour après-demain dans cette grande plaine.

- C’est entendu.

Ils se séparèrent et convoquèrent tous les caïmans et tous les sangliers du pays. Au jour fixé ils étaient tous là, réunis en deux groupes, les caïmans au sud, les sangliers au nord, afin d’assister à la cérémonie et au kabary (discours préliminaire).

Le chef des caïmans et le chef des sangliers s’avancèrent tous les deux seuls au-devant du front de leurs sujets. Et le chef des caïmans dit :

- Avant de devenir frères de sang il faut que chacun de nous indique son origine, parle de sa race et annonce ce qu’il vaut.

- J’approuve fort vos paroles, dit le roi des sangliers. Commencez, je vous prie, le premier.

- Non, non, parlez, vous tout d’abord, mon frère.

- Non, c’est à vous.

- Non.

- Si.

Enfin le roi des sangliers commença :

- Izaho Ralambolahy, Zafindramitrongiarivo ; miditr’ala zaho, may ny ala ; miboak’ala zaho, torimena ny tany ! ( Moi, je suis Monsieur-le-Sanglier-mâle, petit-fils-de-ceux-qui-labourent-la-terre-avec-leurs-dents. Lorsque je sors de la forêt, les plaines sont zébrées de sillons rouges).

Le roi d caïmans dit à son tour :

- Izaho Ramambalahy Zafindramarokorokoarivo ; tsi azoko tsara, milaho mare ; azoko tsara, tay fotsiny anarany. (Moi, je suis Monsieur-le-Caïman-mâle, petit-fils-de-ceux-qui-sont-rugueux. Lorsque je ne saisis pas bien quelqu’un, il faut qu’il se soigne beaucoup. Si je le saisis bien, c’est excrément seulement qu’il faut l’appeler désormais).

En entendant ces paroles menaçantes et terribles, les sangliers eurent peur et le roi résolut de ne point s’allier à une race aussi dangereuse. Mais il ne voulut point l’annoncer ouvertement et il dit au roi des caïmans :

- Ne finissons pas la cérémonie aujourd’hui, nous la terminerons demain cat je crois qu’il manque beaucoup de mes sujets.

Le roi des caïmans, furieux, lui dit :

- Pourquoi nous avez-vous alors dérangés ? Nous sommes tous venus, dans notre race et nous valons bien la vôtre !

Et les deux rois se disputèrent, si bien qu’ils décidèrent de ne jamais faire le faditra (serment du sang). Les caïmans dirent alors aux sangliers :

- Quel que soit l’endroit où nous vous rencontrerons, il y aura toujours bataille entre nous !

Et le chef ajouta :

- Si l’un d’entre nous rencontre un sanglier traversant une rivière ou s’approchant du bord, il devra le prendre, l’emporter et le manger. S’il ne le fait pas, que son corps soit changé en tombe !

Mais les sangliers jurèrent de bien se défendre, et, à la vérité, ils se défendent courageusement chaque fois qu’ils sont attaqués par leurs ennemis ? un jour, leur roi se promenait au bord de la rivière qu’habitait le roi des caïmans. Il rencontra ce dernier.

Dès qu’ils se virent, ils se précipitèrent, l’un vers l’autre et se battirent. Le roi des caïmans mordit le roi des sangliers si cruellement que les intestins sortirent par la blessure ; mais celui-ci donna à son adversaire un si furieux coup de boutoir que la moitié du corps fut arrachée. L’un et l’autre moururent des suites de leurs blessures. Le sanglier mourut dans l’eau et le caïman expira sur le sable de la berge.

Depuis lors les caïmans et les sangliers sont acharnés les uns après les autres et se livrent des combats furieux lorsqu’ils se rencontrent, afin de venger leurs chefs qui s’entre-tuèrent autrefois.

 

 

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