Conte: L’homme qui acheta de l’esprit

Publié le par Alain GYRE

Conte: L’homme qui acheta de l’esprit

L’homme qui acheta de l’esprit

 

 

Il était une fois quelqu’un qui avait nom Malimo, quelqu’un qui, dit-on, avait beaucoup d’intelligence, beaucoup d’esprit. Et il y avait dans ce temps-là aussi, un jeune homme, fils unique d’une veuve. Son père était mort alors qu’il était jeune encore et c’était sa mère seule qui l’avait élevé. Lui, s’appelait Maheno, celui-qui-sait-écouter.

 

Devenu grand, il commençait à se faire du souci pour son avenir ; vivre seul avec sa mère, ce n’était pas une situation… il s’en alla trouver sa mère pour lui demander conseil :

- Mère, lui dit-il, qu’allons-nous faire ? Que faire pour que je trouve de quoi vivre ? Mon père est mort, et toi, mère, te voilà à l’âge de grand-mère et tu ne peux plus faire grand-chose. Tu ne peux plus me nourrir, mais il me faut trouver de quoi manger, il me faut trouver du travail.

- Le mieux, lui répondit sa mère, c’est que tu trouves quelqu’un qui veuille bien t’employer pour un salaire.

Il alla donc chercher du travail et, au bout de quelques temps, il avait économisé trois cents piastres (une piastre, deux piastres, dans ce temps-là, c’était le prix un bœuf), quand il eut ses trois cents piastres, il revint voir sa mère et lui dit :

- J’ai eu de l’argent, mère, ce n’est pas assez pour vivre, toi et moi, mais c’est déjà quelque chose. Qu’est-ce que je vais faire de cet argent ?

- Que faire de cet argent ? lui dit sa mère. Il y a dans ce pays-ci quelqu’un qui a beaucoup d’intelligence et c’est un grand esprit. Ce quelqu’un s’appelle Malino… Je crois que tu devrais aller le trouver pour lui acheter un peu d’intelligence, de savoir et de connaissance…

 

Il partit donc chez Malino acheter de la sagesse et de la connaissance. Arrivé là-bas, il demanda ce dont il avait besoin.

- O Malino ! dit-il, je suis venu te voir, je suis venu t’acheter un peu d’intelligence et de savoir… Peux-tu m’en donner ?

- Oui, dit Malino, je peux t’en donner. Mais ce ne sera pas gratuitement, ce sera même cher ; je ne te dirai qu’une seule parole et ce sera cent piastres.

 

Celui-qui-sait-écouter (Maheno) lui donna cent piastres. Quand les cent piastres furent dans sa main, Malino parla :

- Voici la parole que je vais te dire : Ne dis jamais un mensonge, que je te dis, dis toujours la vérité… Voilà ce que je te dis aujourd’hui.

 

Et voilà. Voilà cent piastres parties. Il revint chez sa mère.

- Que vais-je faire maintenant, mère, que vais-je faire ?

Malino m’a dit une seule parole, un seul conseil, un seul oracle… Et voilà cent piastres envolées.

- Ce n’est pas encore assez, mon fils, va là-bas de nouveau, va encore porter cent piastres, ce n’est pas trop cher.

 

Notre gars retourne chez Malino avec cent piastres, la moitié de ce qui restait. Arrivé là-bas, il lui dit :

- Donne m’en encore un peu, de la sagesse et de la connaissance, je n’en ai pas eu assez…

Il donna les cent piastres.

- Bien, mon enfant, dit Malino. Voilà la chose que je vais te dévoiler aujourd’hui : Ne dors jamais sur une terre au milieu des eaux, ne dors jamais sur une île.

Il s’en revint de nouveau chez sa mère.

- Voilà, j’ai obtenu une seconde parole, un second conseil, mère. Voilà deux cents piastres de parties. Il en reste cent. Qu’est-ce que je vais en faire ?

- Tu as eu deux fois un peu de savoir et de connaissance, je pense que ce n’est pas encore assez pour toi. Retourne chez Malino, tu as encore cent piastres à dépenser.

Avec les deux cents bœufs, ils reprirent la route des montagnes pour rentrer chez eux aussi vite que le permettait la lenteur du troupeau. Les six vinrent trouver Maheno :

- Grand-Prince pensait avoir cent bœufs avec ce qu’il nous avait donné comme argent. Et nous en avons deux cents. Voilà ce que nous allons faire : nous lui rapportons cent bœufs et les cent autres nous allons les vendte en chemin : tout bénéfice pour nous, d’accord ?

- Non, dit Maheno. J’ai acheté un peu de sagesse autrefois, chez Malino, et on m’a dit : « Ne dis jamais une chose que tes yeux n’ont pas vue…Ne mens jamais… » Or j’ai vu de mes yeux comment nous avons eules bœufs et leur prix… Non, pas d’accord ! Soyez vrais.

- Si tu n’acceptes pas cette combine, disent les six, méfie-toi ! la route des montagnes est longue et dangereuse… Un accident est vite arrivé…

 

Il était seul contre six ! Il fut obligé d’accepter la combine des autres ; conduire cent bœufs chez Grand-Prince et vendre à leur profit les cent autres. Le long chemin des montagnes, , qui venait des Hautes-Terres, descendait vers la mer avec les fleuves. Et voilà qu’un jour de crue le chemin passait à travers une île au milieu d’un fleuve impétueux. C’était le soir et ils décidèrent de camper sur l’île avec le troupeau.

- Non, dit Maheno, mieux vaut passer de l’autre côté car j’ai acheté un peu de sagesse autrefois, chez Malimo… Pour cent piastres on m’a dit : « Ne dors jamais sur une terre au milieu des eaux… » Or nous voilà sur une île… Passons de l’autre côté car je ne dormirai pas ici ; même s’il fait nuit, je traverserai le fleuve.

- Fais comme tu veux, on s’en moque, nous. Nous restons ici.

- Faites comme vous voudrez mais il fait encore un peu jour, faisons passer les bœufs ce soir et je m’en occuperai de l’autre côté, ça nous avancera d’autant pour demain. Vous, vous dormirez ici…

 

Ils firent traverser les bœufs et quand ils furent de l’autre côté, Maheno s’en occupa. Les six hommes, eux ; restèrent sur leur îlot au milieu du fleuve. Une grosse pluie tombait sans arrêt et ils se félicitaient d’avoir trouvé un bon abri. Les eaux grossirent encore et la crue s’étendit. Tant et tant montèrent les eaux du fleuve qu’elles grignotèrent l’ilot ; il fut emporté par les eaux furieuses et mes six hommes avec.

 

Au petit jour du matin, Maheno regarda le fleuve et fut surpris de ne plus voir l’île. Seul un bout de langue de sable paraissait dans le torrent des eaux.

- Ils sont sûrement morts, mes six compagnons, dit-il. L’île a disparu, si ce n’est un banc de sable où roulent les eaux du fleuve. Je ne pourrai pas conduire les deux cents bœufs tout seul ; il va falloir trouver des aides ci pour remplacer ces six hommes.

 

Il chercha au village voisin et trouva quelques hommes à qui il promit le salaire des six disparus. Ils pouvaient être moins de six à présent car la route des montagnes avait abouti à la plaine. Quelques jours encore et les voilà rendus chez Grand-Prince et Maheno raconta son voyage.

- Tu ta souviens, Grand-Prince, qu’à notre départ d’ici, nous pensions avoir un bœuf pour deux piastres mais dans les Hautes-Terres nous en avons trouvé pour une piastre par tête ; tu as donc deux cents bœufs que nous te ramenons aujourd’hui. Quant aux six compagnons que j’avais emmenés avec moi, ils sont morts, noyés dans les « grandes-eaux » du fleuve du bas des montagnes. Ils auraient voulu ne te rapporter que cent bœufs et vendre les autres à notre profit, car j’ai dû accepter d’entrer dans leur combine de peur de perdre la vie dans les ravins de la montagne. Mais arrivés au fleuve en crue, ils sont restés pour dormir sur une île du fleuve. Pour moi, je n’ai pas voulu y dormir car on m’avait dit chez Malimo quand j’y suis allé pour acheter de la sagesse : « Ne dors jamais sur une île… » J’ai donc passé l’eau avec les bœufs et les autres ont dormi dans l’île. C’est durant la nuit que les eaux ont tant monté qu’elles l’ont emportée et les six compagnons avec. Voilà les hommes qui les ont remplacés pour m’aider à conduire le troupeau. Je leur ai promis le salaire des six car tu aurais dû le leur donner. Vois donc ce que tu peux faire.

 

Grand-Prince fut étonné, il faut le dire, et en même temps il fut heureux de la bonne aubaine de ces deux cents bœufs. Il donna volontiers le salaire promis aux bouviers d’occasion. Puis, peu à peu, il vendit les bœufs : les deux cents furent tous vendus. Quant à Maheno, sa sagesse plut tant à Grand-Prince qu’il ne le considéra plus comme un salarié mais comme son propre fils. Et c’est ainsi qu’un jour il lui dit :

- Je vais partir au pays des Hautes-Terres. Tu seras le gardien de ma maison et tu veillera ssur ta mère et sur ton frère cadet pendant mon absence.

« Ta mère », c’était son épouse… « Ton frère » cadet, c’était son fils

- Bon ! dit Maheno, compte sur moi.

Grand-Prince parti, il veilla à ce que tout marche bien dans la maison. Ce n’était pourtant pas ça : Madame Grand-Prince avait ses idées et voulait prendre un peu de liberté. Elle avait un amant et c’était le moment d’en profiter… Mais Maheno était là et elle savait que jamais il ne cacherait la vérité, celui-là. Elle savait aussi qu’il savait… Quand son mari rentrera, se disait-elle, me voilà belle ! Je serai déshonorée aux yeux de tout le monde. Acheter son silence ce n’est pas la peine, il ne voudra jamais. Il faudrait qu’il disparaisse d’ici, mais comment ?

 

Elle pensa à la mort de Maheno qui arrangerait tout. Il y avait dans le village un homme appelé « l’Abattoir ». il travaillait à l’usine de conserves de viande qui expédiait des conserves partout. Il était chargé de tuer les bœufs avant de les détailler et il vendait aussi de la viande aux villageois… Si on arrivait à la persuader de tuer ce Maheno de malheur, quel débarras !

Madame Grand-Prince l’appela et arriva à ses fins : oui, tu tuersa ce Maheno, il m’a trop fait de mal et je ne lui pardonnerai jamais. Demain matin, vers les huit heures, je l’enverrai acheter de la viande. Arrange-toi pour qu’il disparaisse à jamais : tu ne le regretteras pas. Tue-le.

- Ce sera fait et bien fait, dit le gars.

Le lendemain, Madame Grand-Prince donna de l’argent à Maheno pour qu’il aille acheter de la viande, il était dans les huit heures. Maheno partit et, pendant qu’il qu’il était en chemin, il passa près d’une vieille qu’il salua poliment… la vieille lui dit :

- Entre un peu dans ma maison, ô Maheno.

Il entra et, après les salutations d’usage, la vieille lui dit :

- Si tu veux me faire plaisir, tu ne partiras pas avant d’avoir mangé avec moi. Je vais te faire quelque chose de bon.

- Comme tu voudras, dit Maheno qui se souvint du jour où il avait acheté un peu de sagesse. C’était chez Malimo. On lui avait dit : « Si quelqu’un te fait entrer chez lui pour manger, accepte toujours. »

 

Il attendit donc avec patience le repas que lui préparait la vieille. Pour l’heure, elle lavait longuement ses marmites. Elle prépara ensuite des haricots secs qui, comme chacun sait, sont très longs à cuire. Après une longue cuisine avec un bon feu, les haricots furent à point et la vieille se mit à cuire du riz. Elle prenait tout son temps… Enfin, vers les onze heures bien passées, le repas fut prêt et ils mangèrent tous les deux sans se presser. ..

 

Durant ce temps, Madame Grand-Prince était nerveuse et vers les neuf heures, elle n’y tint plus et envoya son fils acheter de la viande chez « l’Abattoir » avec mission de lui demander si ses ordres avaient été bien exécutés. C’était son fims unique. Quand il arriva à l’usine de conserves de viande, il se trouva être le premier à venir acheter de la viande puisque Maheno était chez la vieille aux haricots. Avant qu’il ait pu se rendre compte de ce qui lui arrivait, il était mort, selon les arrangements pris entre l’usine et Madame Grand-Prince…

 

 

Elle ne vit pas revenir son fils et se rongea d’inquiétude : que pouvait-il se passer là-bas ? Pourvu que ses manœuvres n’aient pas été découvertes. Pourvu que Maheno n’ait pas réussi à échapper !

 

Une fois terminé son repas, Maheno alla à l’usine acheter la viande qu’on lui avait commandée et rentra tranquillement. Vous vous doutez de la stupeur de Madame Grand-Prince en le voyant rentrer ;

- Tu ne rentres que maintenant ? Quand as-tu été à l’usine ? Seulement maintenant ? Et tu n’as pas vu mon fils ? Malheur ! Mon fils est mort ! Celui que je voulais voir mort est encore vivant ! Et mon fils… mon fils… Mon pauvre enfant !...

Elle pleura à longs cris désemparée… Elle se maudit et maudit tout le monde dans sa douleur. Quelle mère ne comprendrait cette détresse dans son malheur. Tout le jour, elle ne put que pleurer et pleurer encore tant et tant que ses larmes en furent taries. Monsieur Grand-Prince, lui rentra sur ces entrefaites, avec les bœufs qu’il avait ramenés des Hautes-Terres. A peine rentré ; Maheno le prit à part et lui raconta ce qui s’était passé.

- Il s’en est passé des choses durant ton absence ! Quels malheurs sont arrivés ! Tu ne pourrais y croire.

 

Et il raconta l’histoire en détail :

- On a voulu me tuer et, hélas ! c’est to fils qui est mort ! Peu à peu, Grand-Prince sut toute l’histoire… Et Maheno conclut :

- Voilà, tu sais tout à présent, et tu vois quelles abominations ont été faites dans ta maison : un mauvais esprit est passé chez toi.

- Quel malheur en vérité ! Et quelle abomination, tu l’as dit. Une chose m’empêche d’être complétement désemparé : cet enfant qui a été assassiné à cause de la mauvaiseté de ma femme, n’est pas mon enfant… Je n’en ai jamais eu ! Quel malheur pour lui et quelle punition pour elle ! Mais ce n’est pas mon fils et ce malheur ne peut m’atteindre comme père… Il me faut chasser cette femmme… Heureusement que tu es là : tu vas être mon seul fils et tu sais que je t’aime déjà comme un père aime son fils. Accepte d’être mon fils si tu as de la bonté pour moi…

 

Voilà l’histoire de Maheno que je vous ai racontée aujourd’hui. J’en ai fait un conte mais c’est plus qu’un conte, cette histoire de « Celui-qui-sait-écouter ».

 

 

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