Conte: Azur-du-ciel

Publié le par Alain GYRE

Azur-du-ciel

 

Voilà une histoire banale, celle d’un prince à la recherche de la dame de son cœur, à travers les périls.

Le nom de ce prince de petite principauté est déjà tout un problème de traduction. Le laisser en malgache aurait été une solution de facilité privant le lecteur français de toute la poésie qui, dès le titre, donne le ton du conte.

Mangalaza est un nom composé, Manga signifie d’abord le bleu du ciel et, par extension, tout ce qui est beau, noble, sans pareil. Laza signifie « action de dire quelque chose » ; mais aussi renommée, célébrité, célébration ; j’ai traduit par Azur-du-Ciel, qui proclame la beauté du monde mais laisse de côté la grandeur de l’homme sauf si on se réfère au Psaume XVIII :

« Les cieux racontent la gloire de Dieu

Et l’univers la proclame… »

Le nom de la belle, c’est Kalomoro, Kalo, c’est un nom très porté à Madagascar. Il renferme la notion de beau, de joli. Pour Moro, on m’a renvoyé à Morana qui se prononce comme Moro et qui signifie « bord de mer ». J’ai donc traduit Kalomoro par « Beauté-des-îles », acceptable dans le contexte.

Son père, c’est Rakahabe, c’est-à-dire « Monsieur gros Monstre ». j’ai traduit par Dragon-des-Iles. Tel qu’il apparaît dans le conte, c’est un monstre sanguinaire, une espèce d’ogre, homme et bête à la fois.

On trouvera dans ce conte toute la condition humaine, avec sa face la plus belle et aussi son revers : exploitation, esclavage, considérés d’ailleurs comme relevant d’un ordre normal et naturel. Encore faut-il dire que l’esclavage qui a existé à Madagascar n’a, semble-t-il, j’ai été souillé par les abominations que l’Occident a jadis connues : droit de vie ou de mort sur l’esclave, chose de son maître.

Le conte fait référence aux Hauts-Plateaux. Y a-t-il son origine ? C’est possible. Il a été raconté   sur la côte Est mais l’histoire se passe surtout à l’ouest : preuve que, depuis longtemps, l’unité foncière de l’île de Madagascar était perçue à l’échelon populaire.

 

 

Il était une fois un  prince, là-bas, dans les Hauts du pays. Il était jeune, il était beau. Il trouva une jolie princesse et la prit pour femme. Quelques temps après, voilà qu’un petit enfant s’en vint à leur foyer : c’est un garçon qui arrivait du pays des petits enfants.

 

L’enfant grandit et – dans les contes tout va très vite – il devint un beau jeune homme, hardi, sans peur : Voilà qu’un jour il dit à son père, poliment :

- A… ! Père ! A ;;;!

- A… ! répondit celui-ci, tout aussi poliment…

- Tu sais, père, que me voilà un homme à présent. J’ai envie de me marier pour vous donner des petits enfants…

- ah bon ! dit le père. Bon ! Ce n’est pas une chose extraordinaire. Bon ! Une femme, ça se trouve. Pourquoi ne cherches-tu pas par là pour en trouver une à ton goût ? Des bœufs pour faire la noce, on en a… De l’argent, on en a aussi… Même si tu veux toute une caisse de pièces d’or et d’argent, tu les auras.

- S’il en est ainsi, dit le fils - il s’appelait Azur-du-Ciel – S’il en est ainsi ! j’ai bien envie d’aller à la foire de Maroantsetra, là-bas… (C’st bien loin : dans la baie d’Antongil). Une foire attire du monde, et des filles, je suis sûr qu’il y en aura en quantité. Je vais y aller et peut-être que j’y trouverai la fille de mon cœur.

- Bonne idée, dit le père, va voir là-bas, va mon fils.

- Bon, je partirai demain ou après-demain…

- Va donc, mon fils… Mais… Comment vas-tu y aller ? Il y a des avions au jour d’aujourd’hui… Va en avion, fils é !

- Bon, c’est entendu, père. Mais tu sais, la fille que je veux c’est une fille parfaite, une fille jolie comme tout, une fille à la peau si nette et si lisse qu’aucune trace n’y reste si on l’égratigne de l’ongle.

- Ah ! mon fils, tu es un gaillard, toi ! Va donc voir là-bas. Tu trouveras peut-être ce que tu cherches. Azur-du-Ciel partit. Il arriva à Maroantsetra et se mit en quête de la demoiselle qui pourrait être la demoiselle de son cœur. Que de monde là-bas, à cause de la foire, que de monde !

 

Il s’en alla voir les notables du lieu et se présenta au Président du Conseil des villageois.

- A… ! Monsieur le président, dit-il, mille excuses de vous déranger, mais moi qui vous parle, je suis le fils d’un prince des Hauts du pays… Là-bas, bien loin, dans les hauts, les hauts du sud. Si je suis venu chez vous, c’est que je cherche femme. Mais je veux une femme sans défaut, une femme à la peau si lisse et si nette qu’aucune trace n’y reste si on l’égratigne de l’ongle…

- A… Mon gars, dit le Président du Conseil des villageois, si c’est ça qui t’amène, cherche parmi nos filles… Si tu trouves parmi nos filles la demoiselle de ton cœur, eh bien, demande-la en mariage. Peut-être qu’elle voudra bien.

 

Ainsi dit, ainsi fait. Azur-du-ciel parcourt les routes et les sentiers, et les ruelles, et les courées. Les filles ne manquaient pas. De belles filles, il y en avait aussi : de belles étrangères ; des filles de la Chine lointaine à la beauté mystérieuse ; mais il passa. Ce qu’il voulait, c’était des filles de son pays. Elles ne manquaient pas non plus. En voilà une ! C’est certainement une fille semblable qu’il cherche. Il lui parle, délicatement il l’égratigne de l’ongle… Pas de chance : une trace grise reste sur sa peau ! Une autre… Une autre… Une autre… Des traces grises… des traces grises… des traces grises… Tous ces jolis bras se marquaient de traces grises !

- Ah, là ! là ! là ! dit-il, pas de chance ici !- Si c’est comme ça, se dit-il, primo, je retourne chez mes père et mère… Si je n’y retourne pas et que je file direct chez ma Beauté-des-îles, ça risque d’être un peu long et ils vont se faire du mauvais sang, chez nous.

 

C’était un rapide, je vous dis, et un gars décidé. Le voilà de nouveau chez lui.

 

- Alors, fils, lui dit le Prince son père, comment s’est passé ton voyage ?

- Hé ! Père, dit-il, j’ai été partout là-bas… Eh bien ! je n’ai rien trouvé : aucune fille à mon goût ! Mais je n’ai quand même pas perdu mon temps… On m’a raconté que dans la mer de l’ouest, de l’autre côté de la mer de chez eux, il y a la plus belle fille de la terre. Beauté-des-îles qu’elle s’appelle… Et c’est la seule qu’on connaisse qui ne laisse pas la moindre trace sur ses bras quand on l’égratigne de l’ongle. Mais ce n’est pas une fille facile à avoir, d’après ce qu’on raconte par là-bas, c’est la fille de Dragon-des-îles… Voilà tout ce que je ramène de là-bas.

- C’est tout, dis-tu ? Mais qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?

- J’irai là-bas. Mort ou vif, j’irai voir, il n’y a rien d’autre à faire.

- Puisqu’il en est ainsi, dit le Prince des Hautes terres, je ne veux pas t’empêcher de partir. Va, mon fils. Va, mais reviens-nous.

D’après ce qu’on raconte de ce temps-là, son père avait une ribambelle d’esclaves, mi-soldats, mi-serviteurs… Azur-du-ciel les réunit et leur mit son enthousiasme dans la tête.

- Allons-y , les gars, c’est l’aventure. Nous en reviendrons avec gloire et fortune…

 

Ils partirent toute une bande, le fils du Prince, avec les esclaves de son père. A ce qu’on raconte, il partit sur le filanjana, la chaise à porteurs des grands de ce monde de là-bas. Les voilà partis. Ils s’en vont par les routes et les chemins, ils marchent jour après jour. Si ce qu’on raconte est vrai, il y avait douze villages avant d’arriver au bord de la mer. Dans ce temps-là, ce n’était pas comme maintenant. Quand une troupe d’hommes s’approchait d’un village, on se méfiait. On se demandait qui c’était. Il y avait des guetteurs dans les villages et personne ne pouvait entrer sans qui il était et ce qu’il faisait. Ainsi, quand Azur-du-ciel avec sa troupe approcha du premier village, les hommes du guet le virent et l’entendirent : il faut dire que la troupe chantait à pleine gorge pour s’encourager. Ils crièrent :

- Alerte, la garde et le guet !

            Sus à l’ennemi !

 

Et ils entonnèrent le chant des guetteurs :

- Holà de la troupe en marche, qui va là !

Holà de la troupe en marche, qui va là !

Holà de la troupe en marche, qui va là aaa-ah !

Azur-du-ciel ne répondit pas un mot et continua avec sa troupe…

 

Au village suivant, même chose, les guetteurs poussèrent le chant des guetteutrs :

- Holà, de la troupe en marche, qui va là aaa-ah !

Trois fois, selon la coutume des guetteurs. Cette fois, Azur-du-ciel répondit sur le même ton un chant semblable :

            - C’est moi, Azur-du-ciel,

            C’est moi, Azur-du-ciel !

            C’est moi, Azur-du-ciel !

            Je m’en vais marier Beauté-des-îles,

            C’est moi, Azur-du-ciel !

            Le chant d’amour est chanté,

            C’est moi, Azur –du-ciel !

            Où est passé Prince-de-Justice ?

C’est moi, Azur-de-ciel !

Je suis fils des Hautes Terres,

C’est moi, Azur-du-ciel eee-el !

 

Le Prince de ce village lui répondit :

            - Ah ya-yaÏ, mon petit, ne va pas par-là ! Le monstre là-bas, ce n’est pas rien : un dragon, je te dis ! Prince-de-Justice, dont tu viens de parler, y est allé : il est mort. Prince-des-oiseaux-rouge y est allé aussi : mort ! Et toi, qui n’es encore qu’un enfant, tu veux y aller ? Non, petit, non !

            - Hé ! dit Azur-du-ciel. Frappe un rocher de ta sagaie, il ne bronchera pas… C’est moi le rocher !

 

Et il reprit la route : par monts, par vaux, s’en va la troupe, et je te marche, et je te marche… Voilà un village. Et monte de nouveau le chant des guetteurs :

            - Holà de la troupe en marche, qui va là aaa-ah !

 

Silence du côté d’Azur-du-ciel. Les guetteurs se font pressants :

            - Alerte la garde et le guet ! Sus à l’ennemi !

            …

Holà de la troupe en marche, qui va là aaa-ah !

Trois fois comme toujours.

            - C’est moi, Azur-du-ciel,

            C’est moi, Azur-du-ciel !

            C’est moi, Azur-du-ciel !

            Je m’en vais marier Beauté-des-îles,

            C’est moi, Azur-du-ciel !

            Le chant d’amour est chanté,

            C’est moi, Azur-du-ciel !

            Où est passé Prince-de-Justice ?

            C’est moi ; Azur-du-ciel !

            Je suis fils des Hautes Terres,

            C’est moi, Azur-du-ciel eee-el !

 

Quand le Prince du village entendit, il se mit à lui crier :

            - Oh là-là ! Petit !Retourne chez toi ! Le monstre là-bas, tout le monde le connaît ! Les ossements de tous ceux qui ont été là-bas couvrent toute une colline. Tout blancs, tout secs ! Le dragon n’en a fait qu’une bouchée. Rentre chez toi, si tu tiens à la vie !

- Eh ! dit Mangalaza. Frappe un rocher de ta sagaie, il ne bronchera pas. C’est moi, le rocher.

 

Et il reprit sa route, lui et toute sa troupe. Et toute une bande de ce village, électrisée par Azur-du-ciel, se joignit à eux.

 

            Allons-y les gars ! Allons-y si nous sommes des hommes !

 

On ne sera pas de trop là-bas ! Non !

 

Les chefs du village les encouragèrent et ils partirent. On peut dire qu’il y avait de l’ambiance. Ca criait et ça chantait comme aux jours de fête, comme aux jours de cérémonies coutumières. Encore un village.

- Alerte la garde et le guet, sus à l’ennemi !

 

Descendit sur la plaine le chant des guetteurs :

            - Holà de la troupe en marche, qui va là !

            Holà de la troupe en marche, qui va là !

            Holà de la troupe en marche, qui va là !

            - C’est moi, Azur-du-ciel,

C’est moi, Azur-du-ciel !

C’est moi, Azur-du-ciel !

Je m’en vais marier Beauté-des-îles,

C’est moi, Azur-du-ciel !

Où est passé Prince-de-Justice ?

C’est moi, Azur-du-ciel !

Je suis fils des Hautes Terres,

C’est moi, Azur-du-ciel eee-el !

 

Le Prince, chef de ce village, répondit :

            - Al là là ! Petit ! où vas-tu ? Retourne chez toi : Prince-de –beauté y est allé, là-bas : il y est mort ! Prince-des-oiseaux-rouges y est allé aussi : mort là-bas ! Où est passé Prince-de-Justice ? tu as dit : il est allé, il y est mort ! Et toi, encore si jeune ! Tu veux y aller aussi ? Retourne chez toi sinon tu es sûr d’y rester aussi, là-bas…

 

            Ainsi va la destinée ! Le chef du village demanda à quelques-uns de ses hommes de se joindre à la troupe d’Azur-du-ciel et tout le monde reprit la route de la mer. Par monts et par vaux s’en fut la troupe joyeuse et fière. Et je te marche ! et je te marche ! Ils arrivèrent à un village proche des bords de mer et passèrent la rivière qui coulait au pied de la colline.

            - Alerte la garde et le guet ! Sus à l’ennemi !

 

Puis descendit de là-haut le chant des guetteurs :

            - Holà de la troupe en marche, qui va là aaa-ah !

 

Azur-du-ciel répondit selon sa coutume :

            - c’est moi, Azur-du-ciel…

            Je m’en vais marier Beauté-des-îles,

            C’est Azur-du-ciel !

            Je suis fils des Hautes Terres,

            C’est moi, azur-du-ciel eee-el !

            - Hé ! dirent les gens du village, Petit, rentre chez toi ! Prince-de-beauté est mort là-bas. Prince-des-oiseaux-rouges y est mort aussi… Et toi, jeune comme tu es, tu veux y aller ? C’est de la folie !

- Bah ! Grands-pères, dit Azur-du-ciel… Frappe un rocher de ta sagaie, il ne bronchera pas… Je suis un rocher, moi…

 

            Ils partirent et arrivèrent au bord de la mer. Azur-du-ciel donna des ordres à sa troupe :

- Allez couper des arbres en forêt… Coupez-en beaucoup car il nous faut construire un bateau pour aller chez Beauté-des-îles. Tous les esclaves se mirent à la besogne ; ceux-ci coupèrent les arbres, ceux-là les tirèrent jusqu’au bord des vagues, les charpentiers sortirent leurs outils : Brrrroum ! des arbres tombaient ! Ho-hisse ! Ho-hisse ! Ho-hisse… les voilà sur le sable. Pan-pan-pan disaient les marteaux. Pan… Pan… Pan… disaient les haches un ton plus bas. Allez ! voilà le bateau terminé.

- Allons, les hommes, on embarque ! Nous sommes comme la sagaie de bon acier, rien ne l’ébrèche.

            -On lia les paquets, on prit des provisions et en route pour la grande aventure.

            Les voilà sur la mer et vogue, vogue le bateau. Vogue de jour, vogue de nuit, vogue toujours. Une terre apparaît… C’est l’île de Dragon-des-îles. Nous y voilà : Azur-du-ciel harangua ses hommes :

- Vous voyez la colline là-bas, celle qui est toute blanche ? Ce sont les ossements de tous ceux qui y ont été avant nous, de tous ceux que Dragon-des-îles a dévorés d’une bouchée ! Debout les hommes, on le vaincra, je suis avec vous, moi, Azur-du-ciel !

- Vive Azur-du-ciel eee-el ! crièrent-ils tous.

 

Et le navire s’approcha de l’île pendant que les hourras éclataient et que la fête de l’arrivée jetait ses cris et sa joie sue la mer. Ça faisait du bruit et Dragon-des-îles, là-bas, l’entendit :

             - Qu’est-ce que c’est qu’on entend là-bas, sur la mer ?

            - Pfutt ! dit Beauté-des-îles, il y a du bruit là-bas et un drôle de remue-ménage. Savoir ce que c’est. Mais ça vient par ici ! Père, c’est le moment d’agir, c’est tout une armée qui arrive là-bas, il ne va pas être facile de les repousser s’ils nous attaquent. Mets ton page de guerre, c’est le moment.

            - Quelle gamine tu fais, Beauté-des-îles é ! Regarde les collines là-bas, qu’est-ce que tu vois ? une savane ou une forêt ?

            - Des ossements tout blancs ! Tous ceux que tu as déjà vaincus.

            - Alors, pourquoi trembler ? Ils ne sont pas plus nombreux que ceux de là-bas sur la mer, ceux de la colline ?

            - Ah ! Vraiment, tu as raison, père. Tu es le roi des dragons, vraiment oui !

 

            Pendant ce temps, le bateau accostait et il s’arrêta sur la plage du bord de mer. Azur-du-ciel était sûr de lui. Dragon-des-îles l’attendait de pied ferme.

            - En route, dit Azur-du-ciel à sa troupe ! On y va comme un seul homme, à nous la victoire, poussez le cri de guerre !

Les chants de guerre s’enflent et montent jusqu’au repaire du dragon. Hardis, sans peur, les hommes montent eux aussi. Ils arrivent au repaire…

            - Halte ! dit Azur-du-ciel, à moi d’abord d’y aller.

            On pose le filanjana à terre et saute lestement, sa sagaie à la main. Le repaire du dragon était là, à deux pas : une grosse pierre, un énorme rocher plutôt, en barre l’accès. Azur-du-ciel avance, brandit sa sagaie et d’un coup la jette sur le rocher : une seule fois ! Le rocher s’effrite en poussière. Du coup, Dragon-des-îles en perd sa morgue. A l’instant, il se met à trembler, à claquer des dents.

            - A.. ! Père ! On peut entrer demande Azur-du-ciel poliment.

Une vois tremblante de vieillard décrépit répond :

            - En-en-ttrrre… mmmon… ffffils…

Le croiriez-vous ? Il tremblait comme feuille.. Il claquait des dents… On aurait dit qu’il avait une fièvre de cheval… et sa voix chevrotait. Azur-du-ciel entre, l’air dégagé, et le vieux dragon lui demande quel est le palabre :

            - Qqq’est-ce qqqque tttu vvvveux, mmmmon ffffils… ?

            - tel que tu me vois, grand-père, dit Azur-du-ciel, je suis venu pour te demander ta fille en mariage. Je suis un jeune homme qui vint de l’autre côté de la mer, moi. J’ai appris que tu avais un e fille plus belle que les plus belles et je suis venu voir si elle pourrait devenir ma femme. Voilà, c’est pour cela que je viens.

            - Eeeeeh ! nnnous aaautres, iiici, ooon a eu pppeur qqqoi ! Mmmma ffffille mm’a dddit : « Dddis ddddonc, Pppère, rrregarde ! lla bbbande ddde gggens qqqi aaarrive, lllà-bbbas… » Mmmais sssi  ccc’set ppour ççça qqque tttu vvviens.. ééé ! iiici ooon n’a pppas ddd’interdits, pppas ddde tttabous pppour llles fffemmes… Dddes fffois qqque tttu ssserais vvvenu pppour nnnous eeeexterminer… Cccc’est pppour ççça qqque nnnous aaavions pppeur… Tttoi, ssssi ccc’est qqqu’elle vvveut ddde tttoi, mmma fffille, eeeh bbbien, jjje vvvveux bbbien mmmoi… Vvva llla vvoir uun pppeu, eeet cccause lllui… eeelle est lllà bbbas dddans llla pppetit mmmaison…

 

            Ça ne se présentait pas mal. Azur-du-ciel s’en alla donc voir Beauté-des-îles… Ah ! Quelle était belle ! Plus belle qu’il ne l’avait imaginé. Mais il n’en perdit rien de ses moyens, au contraire.

            -A… ! dit-il poliment. Si je me permets de venir ici, c’est pour une raison importante ; une seule raison. Ecoute, moi qui te parle, je viens de l’autre côté de la mer. Je viens de loin ! Et si je suis venu, c(est parce que je voudrais me marier. Je suis très difficile pour choisir ma femme : je ne veux qu’une fille si belle que la peau de son bras ne laisse aucune trace si on l’égratigne de l’ongle. On m’a dit que de ce côté-ci de la mer, il y avait une demoiselle comme celle que je cherche, qu’on l’appelait Beauté-des-îles, qu’elle était fille de Dragon-des-îles. Mon cœur en est épris d’avance et je suis venu voir si tout cela était vrai… Voilà pourquoi je suis là.

            - Je comprends… dit Beauté-des-îles, songeuse… je comprends que c’est ce qui t’amène ici… il y a longtemps déjà, deux beaux jeunes hommes sont venus ici… tous étaient amoureux de moi… Mon père m’a menti, savoir pourquoi… Il me disait que c’était des sauvages qui venaient pour nous exterminer. Et tous leurs ossements sont là-haut sur la colline ! Ils venaient tous m’apporter leur cœur… Toi ! Tout seul, tu as réussi à venir jusqu’à moi… Toi seul tu as su briser tous les obstacles… il ne peut y avoir d’homme plus courageux que toi et, sans doute, tu me rendras heureuse… Bon ! s’il en est ainsi, c’est dit, je pars avec toi, je serai ta femme…

 

            Azur-du-ciel revint près de dragon-des-îles.

            - Bon ! dit-il, père, nous avons causé ensemble, ta fille et moi, elle est d’accord ; elle veut bien se marier avec moi… Vos cérémonies coutumières pour faire le mariage, pour le rendre aussi solide qu’une pierre dressée en mémorial, je ne les connais pas mais explique-nous et nous ferons tout ce qu’il faut…

            - Eh ! dit Dragon-des-îles, pppauvre dde mmmoi ! Jjje sssui aaau bbbout dddu rrrouleau… Dddes cccérémonies coutumières… ccc’est pppas llla pppeine ddd’en fffaire… ttttu as rrréussi à aaavoir mmma fffille, ccc’est qqqque tttu lll’as mmmméritée. Eeeemmène-là…

 

Oui, ce sont les propres paroles de Dragon-des-îles, et après il appela sa fille :

- A ;;; A… A ;;! Kkkkalo-mmmoro, Beauté-des-îles, ppprépare uuun gggrand rrrepas, uuun rrrrepas ddde fffête, uuuun rrrepas dddd’adieu, pppuisque vvvvous aaaalllez ppppartir…

 

            Et c’est ce que fit Beauté-des-îles. Elle prépara vite un repas de fête, un grand festin ; elle le présenta à azur-du-ciel et à toute la troupe ; comme il se doit, les habitants de l’île furent tous invités ; Dragon-des-îles fit tuer cinq bœufs bien gras et ce fut la fête. Quelle fête mes amis ! tout le monde mangea et but tant qu’il voulut et on s’en souvient encore. Mais c’était un repas d’adieu et il fallait partir. Dragon-des-îles offrit encore quelques bœufs qu’on tua et qu’on prépara pour le retour et on les embarqua sur le bateau  avec tout le riz qu’il fallait. Ceci fait, Azur-du-ciel donna ses ordres :

            - C’est le départ, préparez les bagages. Vous autres, allez avec Beauté-des-îles, l’aider à préparer les siens… Et vous, cherchez un second filanjana… dès que tout sera prêt, nous partirons.

            - Oooooui… dit Dragon-des-îles, Oooui… nnnnous aaaautres, iiiici, ooon n’a pppas ddde ttttabous qqqquant aux ffffemmes… Vvvous pppouvez lll’emmener… uuuun jjjour, vvvvous vvviendrez mmme rrrendre vvvisite iiici…

 

            Ainsi fut fait : une fois les bagages terminés, ils partirent et s’embarquèrent sur le bateau. Beauté-des-îles et Azur-du-ciel étaient rayonnants dans des habits brillants de dorures. Chacun avait son filanjana, Beauté-des-îles allait la première et ensuite venait Azur-du-ciel. Arrivée sur le bateau, ils trouvèrent chacun un trône princier pour s’asseoir. Le bateau quitta l’île, vogua sur la mer et accosta au bord de la grande terre d’où ils étaient partis. Mais à peine étaient-ils arrivés que l’alarme fut donnée :

            - Alerte la garde et le guet !

Sus à l’ennemi !

Holà de la troupe qui arrive ?

Qui va là ! Qui va là-aaa-ah !

Trois fois selon la coutume des guetteurs…

- C’est moi, Azur-du-ciel,

C’est moi, Azur-du-ciel !

C’est moi, Azur-du-ciel !

Je m’en vais marier Beauté-des-îles,

C’est moi, Azur-du-ciel !

 Le chant d’amour est chanté,

C’est moi, Azur-du-ciel !

Où est passé Prince-de-Justice ?

C’est moi, Azur-du-ciel !

Je suis le fils des Hautes Terres,

C’est moi, Azur-du-ciel eee-el !

- Ah ! mon frère ! il l’a eue la fille de rêve ! il l ramène avec lui…

- Eh ! oui ! Les voilà ! Elle est avec lui !

Croyez-moi, il y avait de l’ambiance dans le village ! Tout le monde s’interpelait.

            - Oh ! les hommes ! Allez chercher dix bœufs. Nous allons les offrir en guise de bienvenue : nous allons leur faire un festin monstre ! Cet Azur-du-ciel, c’est un chef !

 

            Ainsi fut fait. On prépara le festin. On cria partout dans les hameaux la bonne nouvelle de cette fête et, quand tout le monde fut là, on présenta le repas à Azur-du-ciel et à Beauté-des-îles. On mangea, on but dans la joie et la liesse. Tout fut englouti. Le repas fini, les salutations faites, on prit la route.

            - Allons vous autres, partez avec Azur-du-ciel et faites-lui une escorte d’honneur jusque chez son père. Ils viennent de loin et vous pourrez les aider.

            Toute la troupe se mit en route et, par monts et par vaux, ils allèrent bon train. A ce qu’on raconte, quelle troupe allègre et joyeuse ! Ça  chantait et ça criait comme aux jours de victoire. De village en village volait la renommée d’Azur-du-ciel et ce n’était que par coutume et pour lui faire honneur que les guetteurs chantaient leur chant d’alerte.

            - Alerte la garde et le guet !

Sus à l’ennemi !

Holà de la troupe en marche,

Qui va là-aaa-ah !

- C’est moi, Azur-du-ciel,

C’est moi, Azur-du-ciel !

C’est moi, Azur-du-ciel !

Je m’en vais marier Beauté-des-îles,

C’est moi, Azur-du-ciel !

            Le chant d’amour est chanté,

C’est moi, Azur-du-ciel !

Où est passé Prince-de-Justice ?

C’est moi, Azur-du-ciel !

Je suis fils des Hautes Terres,

C’est moi, Azur-du-ciel eee-el !

- Ah ! mes frères ! voilà Azur-du-ciel ! Il en est revenu ! Il n’y a pas laissé ses os ! C’est un chef ! C’est un vrai taureau fort et brave ! Allons les hommes, on va lui faire une fête comme il n’en a jamais vue !

La nouvelle se répandit dans tout le pays et ce fut la ruée pour voir Azur-du-ciel et sa princesse… Partout ce n’était que cris et hourras.

- Hourra ! Hourra ! Ah ! Mon frère, les voilà ! Ça alors ! Il en est revenu ! Et il ramène sa belle ! Vive Azur-du-ciel !

Là aussi, ce fut festin de fête et réjouissances. Puis on reprit la route, troupe joyeuse et bruyante par les chemins et par les collines. Les chants fusaient, les accordéons jouaient et dans les villages, on organisait des bals où les danseurs dansaient jusqu’à épuisement. Peu à peu, on approchait du village d’Azur-du-ciel : il donna ses ordres à l’élite de sa troupe.

- Allons ! envoyez cinquante hommes pour préparer notre arrivée chez mon père, là-bas. Vous lui direz que j’arrive.

 

Les éclaireurs partirent devant et toute la troupe suivit. La fête continuait de village en village mais Azur-du-ciel avait hâte de rentrer. C’était maintenant tout près. Des guetteurs se tenaient à l’entrée avec des fusils : des fusils à deux coups s’il vous plaît ! Dès qu’ils virent Azur-du-ciel et toute sa troupe, ce fut une pétarade comme on n’en avait jamais entendu. Son père entendit et ce fut plus fort que lui : il se mit à pleurer de joie et sa femme aussi.

- Ah ! nom de nom ! Voilà mon fils ! Le voilà ! Ça me fait quelque chose ! Le voilà revenu en bonne santé ! Moi qui tremblais tous les jours ! Le voilà, il arrive ! Eh bien ! j’offre cinquante bœufs pour lui et pour toute sa troupe !

 

Les voilà au village. Quelle cohue, croyez-moi ! Les flûtes sonnent, les tambours frappent, les mains battent en cadence, les guitares sont là : ce ne sont que chants, danses et farandoles…

-Hourra ! Hourra ! Qu’est-ce que tu en dis , frère ? Qu’est-ce que tu en dis ?

- Ah ! mon frère ! les voilà revenus, lui et sa belle…

 

Du coup,le Prince, père d’Azur-du-ciel, jeta toute une caisse de pièces d’or et d’argent parmi la foule… Ah ! mes amis quelle course : Quelles mains avides ! Aux portes du village, c’est l’accueil d’honneur :

- Alerte la garde et le guet !

Sus à l’ennemi !

Holà de la troupe en marche,

Qui va là aaa-ah !

- C’est moi, Azur-du-ciel,

            C’est moi, Azur-du-ciel !

C’est moi, Azur-du-ciel !

Je m’en vais marier Beauté-des-îles,

C’est moi, Azur-du-ciel !

            Le chant d’amour est chanté,

C’est moi, Azur-du-ciel !

Où est passé Prince-de-Justice ?

C’est moi, Azur-du-ciel !

Je suis le fils des Hautes Terres,

C’est moi, Azur-du-ciel eee-el !

Hourra ! Hourra ! Hourra !

Tous les grands personnages du village s’en vinrent à la rencontre d’honneur accompagnés des joueurs de guitare et de tambours et de tas d’instruments de musique. Ils se saluèrent longuement selon la coutume. Ils se questionnèrent sur le voyage et sur la route et sur les nouvelles du village…

Puis c’est le cortège vers la maison où l’on entre dans l’allégresse avec toute une masse de gens battant des mains. Le père d’Azur-du-ciel était là comme s’il avait avalé un bœuf ! Il regardait son fils. Quelle fête, les amis, quelle fête ! Trois semaines durant, ce ne furent que festins, réjouissances et danses et chansons ! Il y avait du monde, mais les cinquante bœufs étaient là… Il en resta sept. Oui, sept, à ce qu’on raconte. On les emmena avec la mariée dans la maison d’Azur-du-ciel ;

 

Voilà, mon conte est fini,

Coupez-moi de la canne bien sucrée,

dans une assiette bien propre…

ce sera pour moi, le conteur…

Je la mangerai

avec une cuisse de poulet bien rôtie.

Conte ! Conte ! conte !

 

 

 

Contes Betsimisaraka

Angano Malagasy – contes de Madagascar

Alliance française de Tamatave.

Foi et Justice Antananarivo

Publié dans Contes

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