Conte: NGANO (2)

Publié le par Alain GYRE

 

NGANO (2)

Fabliau Betsimisaraka

Recueilli à Amtsanpanela (province de Vohemar).

 

Deux hommes habitaient des villages voisins, l’un au nord, l’autre au sud. Celui qui habitait au nord était riche, celui qui habitait au sud était pauvre.

Le pauvre eut de nombreux enfants, l’autre fut sans postérité. Celui qui était dans le village du nord fut obéi du peuple, parce qu’il était riche, et proclamé roi.

Or un jour deux garçons du village du Nord allèrent pour jouer avec les enfants du Sud; ils ne trouvèrent pas de grandes personnes dans le village, mais seulement un jeune garçon. Ils demandèrent à Iangano (tel était son nom) :

« Où est ton père ? » ;

Iangano leur répondit :

« 11 va tuer les vivants et prendre les morts. »

- Où est ta mère ?

- Elle va perdre la sagesse et prendre la folie.

- Où est ton oncle?

- Il va briser les crânes des hommes, pour que son crâne soit brisé par les autres.

- Où est ton frère aîné?

-  Il va entrer dans les liens vivants et il prendra aussi des liens.

- Où est ta sœur aînée ?

- Elle abandonne les conseils de plusieurs poursuivre les conseils d'un seul. »

A ces mots, les garçons revinrent et dirent au roi :

« Seigneur, Iangano vous insulte! »

Le roi se fâcha et le fit venir pour le tuer.

Devant le roi Iangano dit :

« Puis-je parler ou non?

- Tu le peux.

Seigneur, pour quelle raison m’appelez- vous, moi qui suis un enfant ?  

Tu m’insultes, dit-on.

Seigneur, je ne vous ai pas insulté. Voici ce qui s’est passé. Ces deux garçons m'ont demandé où était mon père et je leur ai répondu : il va tuer les vivants et prendre les morts ; il était allé chercher du bois à brûler. Je leur dis aussi que ma mère avait perdu la sagesse et pris la folie, parce qu’elle était allée ramasser des poissons dans les rizières. Je leur dis que mon oncle était allé briser les crânes des hommes, pour que son crâne fût aussi brisé, car il était allé regarder les danseurs, or, quand on regarde les danseurs, on s’enivre avec du toaka et ensuite on se bat. Je dis que mon frère était entré dans les liens vivants et prenait aussi des liens, parce qu’il était allé récolter du caoutchouc. Je dis que ma sœur avait abandonné les idées de plusieurs pour suivre les idées d’un seul, parce qu’elle s’était mariée. »

Aussitôt le roi le mit en liberté, car il ne l’avait pas insulté.

« Tu es très sage, dit-il à Iangano, reste avec moi. »

Iangano consentit.

 

Après quelques jours, le roi dit à ses fidèles :

« Nous allons faire l’épreuve de la sagesse d'Iangano. »

 Il envoya les garçons du village pour réunir tous les bœufs dans une étable.

Quand le matin arriva, le roi dit à Iangano :

« J’ai envie de lait, va-t’en traire. »

Quand il fut arrivé à l’étable, Iangano fut très étonné en ne voyant que des bœufs. Comment s’en tirer?

Après quelques instants de réflexion, il courut vers le roi et arriva tout essoufflé. I.e roi lui demanda pourquoi il avait couru si fort et il répondit :

« Seigneur, voulez-vous me permettre d’aller chez mon père qui est bien malade : il va accoucher dans quelques heures. Mon frère aîné est venu pour me prévenir.

- Qu’est-ce que tu me racontes là ? Comment un homme peut- il accoucher ?

Sans doute, Seigneur, vous savez que ce n’est pas vrai ; mais alors pourquoi m’envoyez-vous traire des bœufs ? »

Le roi ne sut que répondre.

 

A quelque temps de là, il l’envoya faire une pirogue en pierre, parce que,

disait-il, les caïmans étaient féroces, et pouvaient saisir et briser les pirogues en bois. Le roi lui fit donner une hache et une provision de riz pour plusieurs jours.

 Iangano s’en alla, et, lorsqu'il fut loin du village, il construisit une cabane au pied d’une grande pierre. Il mangea d’abord ses provisions, puis il donna quelques coups de hache à la pierre, enfin il revint et dit au roi :

« Seigneur, la pirogue en pierre est presque finie, mais je suis venu pour aiguiser la hache qui ne coupe plus : pour cela il faut que vous emplissiez de larmes ce récipient en terre. »

Le roi répondit :

« Comment veux-tu que je fasse ? Mille hommes ne rempliraient pas avec leurs larmes ce récipient. En ce cas, comment voulez-vous que je fasse une pirogue en pierre ? »

Le roi fut encore si étonné de cette ruse qu’il ne dit mot.

 

Un peu plus tard, il promit cent piastres à qui voudrait rester toute une nuit dans l’eau froide.

Personne n’osa tenter l’expérience, sauf Iangano.

Il réussit, mais le roi, qui se méfiait de lui, refusa de lui donner la récompense promise.

« Je ne te paierai pas, dit le roi ; ta mère a fait du feu près de la source pour te chauffer dans l’eau.

- Le feu peut donc chauffer ce qui est éloigné?

- Oui sans doute. »

Iangano ne dit mot.

Iangano lui en conserva une grande rancune....

 

Mais un jour le roi alla faire un défrichement avec ses hommes. Ngano lui fit valoir qu’il n’avait jamais manié le couteau pour défricher, qu’au contraire il s’entendait fort bien à la cuisine. Il demanda donc à rester pour préparer les aliments. Quand tout le monde fut parti, il prit les pots à riz et les arrangea d’un côté, puis les pots à viande qu’il disposa en face à une certaine distance, enfin il fit du feu entre les deux rangées de pots.

Quand il fut l’heure de manger, il alla trouver le roi et lui dit :

« Le repas doit être cuit ; j’ai suivi en tous points vos conseils. »

Quand il vit comment on s’était moqué de lui, le roi se mit fort en colère, et il envoya chercher Ngano pour le punir, mais le malin s’était sauvé dans la forêt et on ne le rattrapa point. Il se construisit une hutte au fond d'une vallée et vécut tranquille. Les gens rusés, dit-on, sont les descendants

de Ngano.

Les gens envoyés à sa poursuite finirent par trouver la case où il se cachait. Ils y entrèrent pour attendre son retour. Mais Iangano se douta qu’il y avait des hommes dans sa maison; pour s’en assurer, il employa une ruse. Il alla sur un monticule voisin et dit :

« O ma petite case ! O ma petite case ! »

Puis il écouta et regarda, mais les hommes ne répondirent rien.

Alors il dit encore tout haut.

« Toi, ma petite case, tu ne veux pas me répondre, parce qu’il y a des gens chez toi ! »

Et il appela de nouveau :

« O ma petite case ! O ma petite case ! »

Les gens lui répondirent, car ils avaient cru que la maison répondait quand on l’appelait. Iangano se moqua d’eux.

« Vous me prenez pour un fou ? Où avez-vous vu une maison qui répond quand on l’appelle ? Ce n’est pas vous qui m’attraperez. »

Les émissaires du roi lui racontèrent la ruse employée par Iangano.

Il leur ordonna d’aller le surprendre la nuit.

C’est ce qu’ils firent.

Ils attachèrent Iangano et l’amenèrent au roi.

Celui-ci ordonna de le conduire hors du village, de le coudre fortement dans une natte, puis de revenir au coucher du soleil le jeter à l’eau.

On exécuta cet ordre. Une fois cousu dans la natte, on l’abandonna sur la route.

Vint à passer, venant du Nord, un homme riche qui portait des trésors et conduisait de nombreux bœufs.

Iangano, dans sa natte, entendit et cria :

 « O vous qui passez ! »

Mais ceux qui passaient regardèrent et ne virent rien.

Iangano cria encore; le riche et ses compagnons finirent par l’apercevoir. Iangano dit :

« Le roi veut me forcer à épouser sa fille; moi je ne veux pas être en ménage ; alors, pour me contraindre, il me traite ainsi.

- Est-ce que la jeune fille est jolie ? dit l'homme riche.

- Il n’y a pas de fille plus jolie quelle, répondit langano. »

Aussitôt le riche fit découdre la natte, laissa sortir langano et prit sa place. On le cousit fortement. langano prit son fusil et sa sagaie et dit aux compagnons du riche :

 « Celui qui ne m’obéira pas, je le tuerai ! »

Eux obéirent, et langano s’en alla avec les hommes du riche et ses biens. Les gens du roi arrivèrent au coucher du soleil et jetèrent la natte dans l'eau. Le riche fut noyé.

 

Quelques jours après, langano revint et le roi fut très étonné de le voir vivant et surtout de contempler toutes ses richesses.

 « Comment as-tu fait pour ne pas être noyé, et pour acquérir tous ces biens ?

- Voici, répondit langano. Quand on m’a jeté dans l'eau, j'ai bouché mon nez et ma bouche avec mes doigts pour empêcher l’eau d’entrer, puis j’ai ramassé au fond du lac de l’argent et toute espèce de choses. Vous qui êtes roi et déjà riche, vous en gagneriez quatre fois plus que moi. »

 Aussitôt le roi, brûlant d’aller chercher des biens dans le lac, fit tresser une natte pareille à celle dans laquelle on avait cousu langano. Puis il se fit coudre dans cette natte et jeter à l’eau; et quand on l’eut jeté, il se produisit des bulles d’eau à l’endroit où il avait disparu.

langano dit aux assistants : « 11 est en train de ramasser l’argent. »

La plupart demandèrent à être jetés aussi, se firent coudre dans des nattes et précipiter dans le lac. A ce

moment il n'y eut plus d’hommes dans le village, dont il pût avoir peur, langano revint au village de son père et annonça à celui-ci qu’il allait être roi. Il emmena les gens de chez lu; dans le village du roi noyé, et, armé de son fusil, il se promena en disant :

«  Ceux qui ne m’obéiront pas mourront ! »

Personne ne souffla mot.

« Ceux qui m’obéiront, continua langano, conserveront leurs biens. »

Tous les gens du village vinrent aussitôt se soumettre à lui.

« Désormais, dit langano, mes ordres sont des ordres, mes lois sont les lois de tous. »

 

Le peuple consentit et c'est ainsi que, grâce à sa ruse, langano devint roi.

 

 

Contes de Madagascar

Charles RENEL

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