Conte: Le roi du centre

Publié le par Alain GYRE

 

LE ROI DU CENTRE

Conte Betsimisaraka

Recueilli à Vatomandry ^province des Betsimisaraka-du-Sud).

 

Ce roi avait trois filles ; l’aînée s'appelait Tsiorivalanampanga ; elle avait les pieds paralysés, mais son visage était très beau.

Quand vinrent des prétendants pour ses sœurs, ils ne voulurent plus d’elles, après avoir vu Tsiorivalanampanga.

Deux années passèrent ainsi.

Enfin les deux cadettes dirent à leurs parents :

« Jamais nous n'aurons de maris, tant que Tsiorivalanampanga sera là. Quelle est celle de nous trois que vous préférez ? Si c’est elle, nous nous en irons. Si ce n’est pas elle, renvoyez-la. »

Or ce fut Tsiorivalanampanga que le père et la mère rejetèrent, parce qu'elle était paralysée. Toute la famille fut réunie pour annoncer l’abandon de la jeune fille. La sœur du roi en fut contristée et la réclama pour l'élever; mais les deux sœurs cadettes s’y opposèrent, car ainsi elle serait toujours restée dans leur voisinage.

On fit donc cuire du riz qu'on lui donna à emporter dans une petite sobika, avec une natte, puis la malheureuse fut emmenée par ses parents et ses deux sœurs. Arrivés à une certaine dis¬ tance, ils atteignirent une grande forêt; après avoir écarté les branches et les lianes, ils la conduisirent au cœur de la forêt et l’y abandonnèrent.

Survint un angatra qui cria: «  Tsiorivalanampanga, eh ! Tsiorivalanampanga, eh ! qu’est-ce que tu fais là dans les profondeurs de la forêt sombre ? »

La jeune fille chanta : « J’ai été abandonnée par mon père pour que tu me manges, j’ai été abandonnée par ma mère pour que tu me manges, j’ai été abandonnée par mes sœurs pour que tu me manges.

- Que ferai-je de toi, pauvre malheureuse ? Peut-être que Ragoagoaika (le corbeau) te mangera. »

Passa le corbeau qui n’en voulut pas non plus.

Puis passèrent successivement tous les oiseaux qui ne la mangèrent point.

Enfin vint Rabesaritaka qui grommela : « Ça sent la chair ici, ça sent la chair! »

La bête demanda à la jeune fille qui elle était : elle raconta son histoire et Rabesaritaka l’emporta pour être sa fille ; elle mit un fanafody sur les pieds de la jeune fille, qui furent aussitôt guéris, puis elle natta ses cheveux, elle alla voler des vêtements dans le village des hommes et l’habilla richement.

Ensuite elle quitta sa fille adoptive pour aller voler un autre enfant qui devait lui tenir compagnie ; elle en ramena un et le présenta à Tsiorivalanampanga :

«Voici Iketaka qui va rester avec toi : moi, j’irai chercher des proies. »

Bientôt passa le fils du roi du Nord, qui était à la chasse ; lorsqu’il vit Tsiorivalanampanga, il voulut l'avoir pour femme ; mais, quand elle lui eut dit qui elle avait pour mère, il fut très désappointé et s’en alla. Puis passa le fils du roi du Sud, qui la désira aussi pour femme ; la jeune fille lui dit :

« C'est une bête qui est ma mère, elle n’aime que moi et Iketaka ; j’ai peur qu’elle ne te mange ».

Mais il consentit à affronter la bête. Tsiorivalanampanga lui promit de demander sa grâce à Rabesaritaka.

Quand ils furent restés ensemble deux jours, la jeune femme confia son histoire à son mari et lui dit comment elle était devenue la fille de la bête. Alors il lui demanda la permission de tuer Rabesaritaka et elle y consentit. Ils chauffèrent donc une longue pointe de fer, et, le soir venu, lorsque la bête fut profondément endormie, ils la transpercèrent de façon que la pointe, entrée par les pieds, ressortit par la bouche. Aussitôt les gens qui étaient dans le ventre de la bête crièrent:

« Eh 1 Faites attention de ne pas nous tuer ! »

Quand la bête fut bien morte, on ouvrit son ventre et les gens en sortirent.

Tsiorivalanampanga leur dit ; «  Voulez-vous suivre le vivant ou le mort ? »

Ils répondirent qu'ils voulaient suivre le vivant. Alors elle leur ordonna de se construire chacun une maison et de s'organiser en village; puis on enterra Rabesaritaka.

Quand ils eurent séjourné là quelque temps, la jeune femme devint grosse, puis accoucha.

Quand l’enfant fut grand, ils allèrent tous rendre visite au père et à la mère de Tsiorivalanampanga. Arrivés au village, ils entrèrent dans la maison du roi, et se firent toutes les salutations d'usage. Mais la sœur du roi, inquiète et se rappelant sa nièce, demanda au jeune homme :

« Qui es-tu ? De qui es-tu fils ? D’où viens-tu ? D’où vient ta femme ? Et quels sont ses parents ? »

Le fils du roi du Sud raconta l’histoire de Tsiorivalanampanga, telle qu’il l’avait entendue. Ses parents alors demandèrent pardon à la jeune femme ; ils réunirent le peuple pour faire une grande fête qui dura toute une semaine ; on tua de nombreux bœufs ; on chanta et on dansa. Quand ce fut fini, les jeunes époux retournèrent chez eux, et les sœurs de Tsiorivalanampanga étaient comme mortes de honte.

Si c’est vrai, c’est vrai ; si c’est un conte, c’est un conte ; en ce cas, ce sont les Anciens qui ont menti, et non pas moi.

 

Contes de Madagascar

Charles RENEL

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