Conte: Les trois frères

Publié le par Alain GYRE

 

Les trois frères

Conte Tanala

Recueilli à Ambatofisaka (province de Farafangana).

 

Un roi nommé Isakobakobarano régnait en paix dans un village appelé : Ambodinonoka.

Un jour qu’il se reposait au soleil, il s’aperçut que sa peau devenait terne, et il envoya trois hommes pour acheter de l’huile dans un village voisin appelé Tsiakarantafika, car il y avait là quelqu’un qui savait bien la fabriquer.

Lorsque les trois envoyés arrivèrent au village, le marchand d’huile leur demanda :

« Comment se portent vos parents ? Nous ici nous allons bien et nous continuons à faire de l’huile. —

-Tout le monde va bien chez nous, dirent les trois envoyés. Le royaume d’isakobakobarano est florissant. Ï1 y a tant de bananes mûres qu’on n’arrive plus à les manger, et elles seront pour les oiseaux. Les poules passent la nuit sur les arbres et on ne les vole pas. Les petits enfants n’osent plus s'amuser dans la cour, car ils ont peur d’être emportés par le sang des bœufs qui coule comme un torrent. Le village est si grand, que quand il y a un nouveau-né au Nord, les gens du Sud n’en savent rien, et il en est de même pour l’Est et l’Ouest. Voilà comment sont les choses dans le royaume d’Isakobakobarano. Mais ce roi s’est aperçu que sa peau devenait terne et livide : il nous a donc envoyés pour chercher de l'huile chez vous qui en fabriquez.

- Fort bien, dirent les marchands d’huile. Nous vous en procurerons de la meilleure qualité. »

Ils préparèrent alors un repas pour les trois envoyés, et quand le repas fut cuit, ils se mirent à manger. Pendant le dîner, un des envoyés aperçut au loin à l’Est une grande et belle case ; il demanda qui en était le maître.

« C’est la case d'ibefaratratra, répondit le marchand d’huile. Ils sont trois frères ici, et tous les trois sont rois. Leur sœur s’appelle Renikombareva : elle habite dans une case en fer; personne n'a jamais pu la contempler, le soleil et la lune même ne l’ont pas encore vue. »

Un autre envoyé regarda dans la direction de l’Ouest : il y avait là une autre maison de belle apparence ; l’envoyé demanda à qui elle appartenait.

« C’est la demeure d'Indriampodimena ; ils sont ici trois frères, et tous les trois sont rois. Leur sœur a nom Renikombareva :elle est dans une case en fer ; personne ne l’a jamais vue, pas même le soleil et la lune. »

Le troisième envoyé se tourna vers le Sud et vit aussi une grande case,

« C’est la maison d’Ilehipampa, dit le fabricant d’huile. Ils sont trois frères, tous trois rois. Leur sœur, c’est Renikombareva, qui habite une case en fer et que jamais personne au monde n’a vue, pas même le soleil ou la lune. »

Les trois envoyés pensèrent aussitôt que si leur roi venait à entendre parler de cette femme que jamais personne n’avait vue, il désirerait la prendre pour épouse.

Ils n’attendirent donc pas l’huile et retournèrent à leur village.

Tout de suite, le roi réclama ce qu’il avait envoyé chercher.

« Nous sommes bien allés chez le fabricant d’huile, dirent les trois; mais il nous a demandé le temps de préparer une huile de qualité supérieure et a fait cuire des aliments pour nous. Après le repas, nous l’avons interrogé, à propos de trois grandes et belles cases qui se trouvent au Sud, à l’Est et à l’Ouest

dans le village. Il nous a dit que ces trois maisons appartenaient à Ibefaratratra, Indriampodimena et Ilehimpampa. Ce sont trois frères et tous les trois sont rois. Ils ont une sœur appelée Renikombareva. Elle habite dans une case en fer, et jamais personne au monde ne l’a contemplée. Le soleil et la lune mêmes ne l'ont point vue. Nous nous sommes empressés de revenir pour te raconter tout cela, car une

pareille femme est digne de devenir ton épouse. »

Isakobakobarano fit aussitôt sonner les conques pour rassembler ses sujets et il ordonna aux

guerriers de prendre leurs armes pour aller chercher une femme à Tsiakarantafika.

On se mit en route ; arrivé près du village, le roi dépêcha trois hommes pour parler aux habitants; ceux-ci étaient intrigués et effrayés de la venue d'une aussi grosse troupe.

« Voici le motif de notre venue, dirent les trois. Le roi Isakobakobarano s’est mis en route pour vous rendre visite; il nous a expédiés en avant pour vous prévenir; car il est mauvais d’entrer dans un village sans être attendu. Voilà pourquoi nous sommes venus ici.

- Très bien, répondirent les gens du pays. Dites-lui donc d’entrer. »

Alors le roi, accompagné de milliers d’hommes fit son entrée dans le village.

Puis il pria Ibefaratratra et ses deux frères de convoquer tous les membres de leur famille. Lorsqu’ils furent tous réunis, le roi demanda qu’on lui accordât Renikombareva pour être sa femme. Les trois frères répondirent qu’ils allaient délibérer à ce sujet et firent dire à leur sœur d’aller trouver

Isakobakobarano. Dès que celui-ci aperçut la jeune femme, il tomba par terre, comme mort,

Renikonibareva s'en fut chercher de l’eau qu'elle mit dans une corne, et avec cette eau, elle aspergea l'homme en disant :

« Allons, mon homme ! Si c’est ma laideur qui t’a fait tomber en défaillance, meurs ! Si c’est au contraire ma beauté, vis ! »

Alors le roi se réveilla en sursaut et s’écria : « Comme j’ai dormi longtemps ! »

Cependant les trois frères étaient en train de discuter.

L’aîné dit : « Frères, laissons-la se marier avec le roi; car c’est un homme puissant et riche. »

Mais les deux autres s’écrièrent : « Ne vois-tu pas que Isakobakobarano est un roi orgueilleux, querelleur et pourtant sans courage Défions-nous ! Si notre sœur allait devenir captive et malheureuse i — Non, répliqua Ibefaratratra, si vous ne vous rangez pas à mon opinion, je vous considère comme mes ennemis. »

Les deux frères ne soufflèrent plus mot et force leur fut de suivre l’avis de l’aîné.

On invita donc le roi à venir et Ibefaratratra prit la parole ;

« Seigneur, on discute, on tient conseil, c’est la coutume. Notre décision est prise maintenant ; nous vous donnons notre sœur en mariage, car on ne saurait trouver un homme qui lui convienne mieux que vous. Emmenez votre femme, mais nous vous recommandons, avant que vous partiez, de ne pas lui couper le bras, de ne pas lui arracher de dents, de ne pas lui crever l’œil. Voici deux esclaves, emmenez-les aussi, pour remplacer votre femme dans toutes les besognes qui pourraient lui être pénibles; en effet notre sœur n’est pas habituée aux travaux de la maison que nous lui avons toujours épargnés.

--Je vous remercie, répondit le roi. Pour les esclaves, je vous les laisserai ; elles pourront vous servir ici, et j’en ai suffisamment chez moi. »

Alors les trois frères donnèrent aux gens qui accompagnaient le roi trois cases de riz, huit bœufs et trois sacs de sel.

Après le repas, Isakobakobarano retourna dans son pays avec sa femme. Les soldats tirèrent plusieurs salves dont la fumée obscurcit le soleil et rendit le jour pareil à la nuit. De nombreux danseurs dansèrent la danse des sagaies, en faisant le geste de lancer l’arme et de parer les coups; et tout le peuple acclamait les joueurs.

On arriva ainsi jusqu’au village où l’on fit une grande fête.

D’innombrables bœufs furent tués et on chanta les chants rituels.

Sur ces entrefaites, vint à passer l’oiseau Vorombetsivaza. Etonné du bruit qu’on faisait, il se percha sur la corne de la maison pour regarder la fête. Isakobakobarano lui dit ;

« Où vas-tu, Ivorombetsivaza ?

-Je vais chez Imcnarandava. Mais, en vous voyant chanter et vous réjouir, je me suis arrêté ici pour

vous contempler.

- Si tu vas chez Imenarandava, dis-lui ceci de ma part: « Si Imenarandava est un homme, qu’il monte jusqu’ici pour combattre avec moi Isakohakobarano. S'il peut me vaincre, je lui donne en gage ma tête pour la couper, je lui donne la nouvelle femme que je viens d’épouser, pour qu’elle devienne sa servante, et il aura le droit de la vêtir avec de vieilles nattes sales ; il pourra couper aussi l’arbre appelé « nonoka » qui se trouve à l’Ouest de ma maison et sous lequel je me repose à l’ombre, il pourra enlever ma grande marmite qui sert à faire cuire le repas des soldats et que huit hommes réunis n’arrivent pas à soulever; enfin il pourra incendier mon village, s'il est un homme. »

Or Imenarandava était le roi voisin d’isakobakobarano.

Ivorombetsivaza s'envola donc et alla le trouver.

Arrivé devant sa porte il battit des ailes et tomba comme mort. Tout le monde fut plein d’étonnement et quelques-uns disaient :

« Achevons de le tuer et allons le griller sur un grand feu. »

Mais le roi s’écria ;

« Ne le tuez pas, car il nous apporte des nouvelles. »

Puis il prit une battée, mit dedans de l'eau et du toaka et dit : « Si tu nous apportes de bonnes nouvelles, bois de cette eau et de ce toaka, et redeviens vivant ! Si au contraire c’est du malheur que tu nous apportes, meurs ! »

Aussitôt l'oiseau se réveilla et but. Puis il parla ainsi : « Le but de mon voyage, c’était de te faire

visite. Le hasard fit que je passai près du village de Isakobakobarano. On y faisait de grandes réjouissances, car le roi venait d’y amener une nouvelle femme. Comme je m’étais perché sur le pignon de sa maison pour voir la fête, il m’aperçut et me dit :

« Si Imenarandava est un homme, rapporte lui ceci : Qu’il vienne prendre ma nouvelle femme pour être son esclave, qu’il coupe le nonoka à l’ombre duquel je m’abrite, qu’il emporte ma grande marmite que huit hommes réunis ne peuvent soulever et qu’il incendie mon village. »

En entendant ces mots, Imenarandava pâlit de colère; il convoqua sans plus tarder ses sujets et tous ses guerriers pour aller attaquer Isakobakobarano. Des milliers d’hommes se réunirent ; ils couvraient tout

un tanety. La guerre commença et les sujets d’isakobakobarano ainsi que ceux de son adversaire furent bientôt décimés. Un chef, parmi les soldats d’isakobakobarano, ému de ce douloureux spectacle, disait:

 « Seigneur, ô roi, prenons la fuite et abandonnons notre village. Vois! I1 y a tant de victimes.

- Non, répondit Isakobakobarano, si tu veux t’enfuir, revêts donc le costume d’une femme. Si tu tiens à ressembler à une femme, va-t’en au village adresser des prières aux ancêtres, comme elles font! Pour ce qui est de tourner le dos aux ennemis, jamais! Quant à moi, je combattrai jusqu’à la mort ! »

Un chef des troupes d’Imenarandava lui dit aussi ;

« Seigneur, ô Roi ! Retournons chez nous, laissons-les maîtres de leur village, vois comme il est difficile de s’en emparer et combien d'entre nous sont tombés déjà'.

- Non, dit Imenarandava. Si tu veux passer pour une femme, retourne au village et va invoquer les ancêtres. Quant à moi, j'espère aujourd'hui même incendier la demeure de mon ennemi! »

Peu après, les sujets d’isakobakobarano furent repoussés et mis en déroute. Isakobakobarano lui-même fut tué, imenarandava abattit l'arbre appelé Nonoka, emmena la nouvelle épousée, emporta la grande marmite de fer, et incendia le village, puis il s'en retourna chez lui. Dans sa maison, il vêtit Renikombareva captive d'une vieille natte malpropre et lui fit faire des besognes serviles.

Or, au bout de quelque temps, Ibefaratratra et ses frères apprirent le malheur arrivé à leur sœur. Indriampodimena soupira et dit tristement ;

 " Voyez! j’ai eu bien raison de dire que Isakobakobarano était un roi orgueilleux et querelleur, quoique lâche en même temps. Et je ne me trompais pas lorsque je craignais que notre sœur ne devint esclave !

- Soyez tranquilles, dit Ibefaratratra, je vais tâcher de la délivrer. »

11 se vêtit d’une vieille natte malpropre, d’un chapeau tout déchiré, il mit en guise de salaka l'écorce de bois appelée fanto qui sert aux pauvres, puis il se dirigea vers le village d’ibemanarandava. Lorsqu'il y fut arrivé, il lui demanda :

« O Rangahy, comment vont les gens de chez toi ?

- Nous nous portons bien. Nous venons d’entreprendre une grande guerre contre Isakobakobarano et nous en sommes sortis vainqueurs. Nous avons mis le feu à son village, et à lui nous avons coupé le

cou. Sa femme, qui se montrait orgueilleuse, la voici au coin de notre feu, vêtue d’une vieille natte et chargée de besognes serviles. Et les gens de chez toi, comment vont-ils? Quel est le but de ton voyage?

-Tout va bien chez nous, Seigneur. J’ai entendu dire que tu avais remporté une grande victoire et je suis venu pour prendre part à vos réjouissances. Je ne suis qu'un pauvre malheureux, incapable de subvenir à ses besoins; veux-tu me recevoir au nombre de tes serviteurs ?

- Soit, dit le roi. Si tu veux être un de mes serviteurs, je te donnerai Renikombareva en mariage. (Or c’était sa propre sœur que le roi lui offrait en mariage).

- Volontiers, répondit ibefaratratra. »

Quant la nuit vint, on leur donna une case vide pour y coucher et, sitôt qu’ils y furent entrés, Ibefaratratra dit à sa sœur .

« Retournons vite chez nous, car je suis venu pour te délivrer. »

Ils partirent cette nuit même et, quand ils furent arrivés dans leur village, Renikombareva rentra dans sa maison de fer.

Le lendemain matin, comme le soleil montait à l’horizon, Imenarandava dit :

« Le vieux qui est couché avec Renikombareva se réveille bien tard! Qu’on aille les faire lever! »

Mais dans la case il n’y avait plus personne, et, en y réfléchissant, Imenarandava comprit qu’lbefaratratra avait feint d’être un vieux pauvre pour délivrer sa sœur. Il fit appeler ses sujets et armer ses guerriers pour se mettre à la poursuite de sa captive Renikombareva.

Les trois frères réunirent eux aussi leurs sujets et leurs soldats.

Avant l’arrivée des ennemis, ils firent faire des exercices avec les sagaies et les boucliers, et

la terre en tremblait, et les enfants qui se tenaient debout dans les cases en tombaient à la renverse.

Quand le combat s’engagea, les trois frères étendirent une natte sur le sol devant leurs soldats, ils se couchèrent tous les trois sur celte natte et les sagaies lancées par les ennemis venaient se placer d'elles-mêmes dans leurs mains. Imenarandava, voyant tomber morts un grand nombre de ses guerriers, prit la fuite.

Les trois frères le poursuivirent ; comme ils étaient près de l’atteindre, il les supplia de ne pas le mettre à mort. Eux consentirent à le laisser en liberté. Mais comme il s’éloignait, eux le poursuivirent encore, et, en les voyant approcher, Imenarandava, en proie à la terreur, fit un bond énorme. Cependant ils ne le tuèrent pas et lui dirent de s’en aller.

 

Depuis lors, quand le serpent menarana voit des hommes, il fait un grand bond, mais ceux-ci ne le tuent pas ( i ).

 

(i) Jeu de mots dû à une confusion entre le nom d'une espèce de serpents (le menarana) et le nom d'Imeiiarandava (= menaranalava, le long menarana).

 

 

Contes de Madagascar

Charles RENEL

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