Conte: Andamohamy

Publié le par Alain GYRE

 

Andamohamy

Conte Antankarana

Recueilli à Voliemar {province de Vohemav).

 

A force d'entendre vanter Rafaranomby qui habitait un pays d'outre-mer, Andamohamy résolut d’aller la voir.

11 s’embarqua donc, et, lorsqu’il fut arrivé chez Rafaranomby, la pria de lui accorder sa main. Elle accepta et tous deux se mirent de nouveau en route. Ils abordèrent à des alluvions sableuses : Amdamohamy proposa un bain à sa femme et tous deux sautèrent dans l’eau. Puis ils rivalisèrent à qui plongerait le plus longtemps.

Or, pendant qu’ils étaient dans l’eau, une petite tangarirana [caméléon femelle] essaya de prendre la ressemblance de Faranomby. Elle monta dans la barque, revêtit tous les vêtements de la baigneuse et s'assit tranquillement.

Quelques instants après avoir plongé, Damohamy reparut à la surface de l’eau et vit Tangarirana. 11 crut que c’était Faranomby et se moqua d’elle en lui disant qu’elle ne plongeait guère longtemps. L’autre ne répondit rien, et Damohamy s’habilla sans avoir aucun soupçon sur Tangarirana.

Ils se remirent en route.

Quand ils furent partis, Faranomby sortit de l’eau et se mit à leur poursuite.

Elle se transforma en oiseau et appela ainsi :

«Hé! Damohamy! Hé! Damohamy! Tu as emmené Tangarirana et moi tu m’as abandonnée; envoie-moi mes vêtements! »

Damohamy s’écria :

« Qu’elle est jolie, cette chanson! Pagayeurs, pagayez de toutes vos forces : la pirogue n’avance guère. »

11 continuait à ne se douter de rien.

Alors l'aranomby se changea en légu¬ mes et les pagayeurs dirent :

 « Maître, voici des légumes bien frais.. »

Damohamy leur ordonna d’en prendre pour ajouter à leur repas. Mais Tangarirana répliqua ;

« Mes parents disent que je dois m’abstenir de ces légumes. »

Et Damohamy ordonna à ses pagayeurs de n’en point prendre, puisqu’ils étaient fady pour sa femme,

et de continuer à ramer. Faranomby se présenta encore à eux sous diverses formes de plantes.

Quand Damohamy fut de retour chez lui, on fit un grand festin en l’honneur de sa femme.

Or Tangarirana ne mangeait de rien, mais jetait toujours sa part derrière elle. Elle disait qu’elle avait la hèvre ;

« Enverrai-je quelqu’un vous chercher des feuilles pour vous guérir ?

- Non, répliqua Tangarirana, mon remède ne consiste pas en cela, mais je veux bien des sauterelles (1) .

Damohamy appela tous ses esclaves et leur dit :

« Quiconque ne va pas chercher des sauterelles pour moi, ne m'appartient plus. »

Tous les esclaves se mirent en quête et ramassèrent un sac de sauterelles.

Seuls, deux petits domestiques étaient restés à la maison. L’un s’appelait Ikotoantena et l’autre Ikotondavenona.

Ikotoantena se blottit dans un coin, Ikotondavenona se cacha dans les cendres.

Les esclaves revinrent bientôt avec une grande quantité de sauterelles.

On les apporta chez Tangarirana.

« Sortez tous, dit Damohamy, car ma femme va se faire un fanafody.

Quant ils furent dehors, Tangarirana se déshabilla, croyant qu’il n’y avait plus personne dans la maison. Damohamy n'y était pas non plus; il s’était rendu aux champs. Quand elle fut déshabillée, elle lâcha toutes les sauterelles et se mit à les manger; et, chaque fois qu’elle en avalait une, elle disait:

«Telle est la coutume de mes parents. »

Les deux petits esclaves, Ikotoantena et Ikotondavenona, furent bien effrayés en voyant que la femme de Damohamy avait une queue semblable à celle d’un caméléon, et ils poussèrent des cris. Mais les gens qui étaient dans la cour leur dirent :

« Ne criez pas ainsi, car Damohamy vous grondera, s'il vous entend. »

Mais Damohamy n'était pas là : il était à la forge. Comme il avait bien soif, il envoya une petite fille lui chercher de l’eau.

Celle-ci courut à la fontaine et se lava d’abord le visage.

Or Faranomby était au-dessus de la fontaine sur une branche d'arbre. Après s’être lavée, la petite fille vit une ombre dans l’eau et crut que c’était la sienne.

«Ah ! que mon visage est beau, s'écria-t-elle, et dire que Damohamy me prend pour une esclave! » De dépit, elle cassa sa cruche et s’en revint.

« Où donc est l'eau que tu m’as puisée, dit Damohamy.

- Ton bouc est très méchant, il m'a donné un coup de corne, et m'a fait casser la cruche. —

- Va donc à la maison et dis à la vieille servante de venir me trouver ici. »

Quand Rafotsibé, la vieille esclave, fut arrivée, son maître lui ordonna d'aller lui chercher de l’eau. A la fontaine, elleseC lava d’abord, puis mit de côté la cruche pleine d’eau. Alors elle vit deux ombres, ce qui l’intrigua fort. Mais Faranomby dit à Rafotsibé;

«  Ne me connais-tu pas ? Je suis la fiancée chérie de Damohamy. Je me suis unie à lui. Comme nous revenions ici, nous nous sommes arrêtés à un delta de sable pour nous reposer et nous baigner. Nous jouâmes à qui plongerait le plus longtemps. Or, pendant que j'étais dans l’eau, un caméléon se fit semblable à moi et s'habilla avec mes vêtements. Et Damohamy s’est laissé tromper par Tangarirana. - Descends de ton arbre, chère maîtresse, répondit Rafotsibe.

- Non, je ne descendrai que lorsque Tangarirana sera tuée. »

 Alors Rafotsibe alla raconter à son maître tout ce qu’elle avait vu et entendu.

« Damohamy, ajouta-t-elle, bois cette eau, elle te portera bonheur.

-Que dis-tu? répondit Damohamy étonné.

- Tu as abandonné ta bien-aimée Faranomby, pour ramener Tangarirana. Faranomby ne descendra de son arbre qu’après avoir vu le cadavre de Tangarirana. »

En entendant ces paroles, Damohamy quitta son travail et courut à la fontaine. Il y trouva Faranomby et la supplia de descendre, lui promettant cent esclaves.

« Mes parents ont beaucoup d’esclaves, dit Faranomby; c’est pour t’épouser que je suis venue ici ; si tu m’aimes, va tuer Tangarirana et divise son corps en deux parties égales. Tu iras placer une des parties au côté droit de la route, et l’autre au côté gauche, je veux en passant voir le cadavre de Tangarirana ; autrement je ne descendrai point, »

Alors Damohamy courut au village pour assommer Tangarirana. Quand il l’eût tuée, il la coupa en deux et plaça les deux parties du cadavre de chaque côté de la route.

Faranomby descendit de son arbre et fit son entrée. On donna un grand festin en son honneur. Quelque temps après, elle devint enceinte.

Un jour elle dit à son mari : « J'ai conçu ; va me prendre un atiatindranomala ly (2). »

Damohamy partit pour se mettre à la recherche de ce poisson.

Faranomby, avant le retour de son mari, mit au monde une petite fille. On donna à l’enfant

le nom de Begy.

Or Damohamy avait deux femmes; pendant son absence, la première dit à Faranomby:

«Allons à la rivière nous baigner. »

Toutes deux partirent, mais, hélas! Faranomby fut trahie par sa compagne. Quand Damohamy fut de retour avec l'atiatindranomalaly, il demanda aux gens du village ;

« Où est- elle allée, Faranomby ?

- Nous ne l'avons point vue, » répondirent ces gens qui étaient du parti de la première femme.

 Or Begy était élevée comme une petite esclave. Quand elle fut grande, elle alla vers la caverne où on avait relégué sa mère et cria :

« O maman, pauvre mère innocente, quitte ce lieu et viens à moi ! »

Faranomby sortit de son obscure caverne et vint rejoindre son enfant chérie. Elles étaient aussi grandes l’une que l'autre et Damohamy ne pouvait pas distinguer sa femme de sa fille. Il était donc fort embarrassé.

 Il alla trouver un ombiasy; mais celui-ci était aveugle et ne voyait rien.

« Si tu ne me laves pas les yeux, dit-il, je ne pourrai pas te rendre le service que tu me demandes. »

Damohamy lava les yeux de l'ombiasy et celui-ci vit clair,

« Que veux-tu ? » dit-il, à Damohamy.

« Ma femme avait envie, étant enceinte, de manger de l'atiatindranomalaly, et, pendant que j’étais à la recherche de ce poisson, elle a mis au monde une petite fille. Maintenant elles sont aussi grandes l’une que l’autre [et je ne parviens pas à les reconnaître. Voilà mon affaire. »

L’ombiasy lui conseilla de prendre deux citrons, l’un vert et l'autre mûr, et de les jeter ensemble à la mère et à l’enfant.

Damohamy se conforma à ce conseil: Faranomby eut le citron mûr et Begy le citron vert.

La jeune fille dit aussitôt :

« Donne-moi le tien, maman, car le mien est vert. »

La mère donna le citron mûr à sa fille, mais Damohamy reconnut ainsi sa femme et la prit par la main.

11 fut fort irrité de savoir ce qu’avait fait son ancienne femme et il divorça d’avec elle ; elle fut changée en une chienne.

(1) Nourriture ordinaire du caméléon.

(2) Sorte de squale.

Contes de Madagascar

Charles RENEL

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