2012-02-22 Du « Karajia » au théâtre d'action

Publié le par Alain GYRE

Du « Karajia » au théâtre d'action

Au commencement, il y a le « mampiady karajia », sorte d'entraînement oratoire par lequel un homme développe en « kabary » « n'importe quel sujet ». Il invite ses auditeurs, à force d'imagination poétique et de sublimes échappées, à s'évader de leurs soucis quotidiens et des angoisses de la vie (E. Andriantsilaniarivo, 1947). Surgit un contradicteur, puis un autre, un troisième et le dialogue s'anime avec des répliques très réussies quand elles sont ponctuées par les applaudissements des « spectatrices », les femmes du visage, muettes mais pas indifférentes.
Viennent ensuite s'y ajouter les éléments extérieurs: le scénario et le décor pour en faire le théâtre malgache. Les premiers essais sont timides: d'abord traductions pures et simples de pièces françaises. Ensuite, adaptation de ces mêmes pièces « dues non au désir de ne pas dérouter l'assistance, mais à la nécessité de réduire le nombre d'artistes ». Ou encore de ne pas choquer « les convictions morales du public en mélangeant les sexes ».
Naissent après les premières créations: de modestes saynètes présentées à la fin d'une fête familiale ou de la collectivité après les démonstrations gymniques du matin, le banquet et les discours, suivies des exhibitions « des Mpilalao dont l'art est peut-être déjà un embryon de théâtre lyrique aussi ». Ainsi, le public s'y habitue peu à peu, l'accepte sous sa forme développée. Et comme certains « angano » sont des contes destinés à percer les mystères de la nature, écologique ou humaine, le théâtre s'oriente vers « des vérités générales » car conçu pour un public très large et « sans étiquette ». Il est évident qu'on accourra vers cet art, émaillé de proverbes et autres « hainteny ».
Toutefois, ce n'est plus un théâtre d'idées comme le « karajia » car les actions y jouent le premier rôle, l'assistance appréciant davantage le concret. Il faut dire aussi que faute de termes techniques, la langue se prête mal aux subtilités philosophiques. Le thème le plus exploité est l'histoire et les dramaturges usent et abusent des grands noms de la royauté merina puisque c'est le succès assuré. « Quelle que puisse être la faiblesse des pièces avec leurs inexactitudes pour ne pas dire quelques anachronismes dans le mobilier, les mœurs, les costumes fantaisistes...! En fait, les spectateurs recherchent surtout l'émotion et le plaisir, d'autant que leur imagination débordante supplée facilement aux imprécisions ».
À côté du « drame-proverbe » se développe aussi le théâtre d'intrigue « entre la féérie et le roman de cape et d'épée ». Au gré d'une fantaisie effrénée s'accumulent, autour d'un thème d'amour, des scènes d'enlèvement, de poursuite, d'évasion, de bataille, avec les personnages les plus extravagants. Brigands, explorateurs, rivaux sinon ennemis... finissent par se découvrir parents, les orphelins retrouvent leurs parents... « C'est le théâtre populaire par excellence et il coulera encore de beaux jours avant qu'il ne soit détrôné ». Et c'est vrai. Les spectateurs s'abandonnent complètement à ce qu'ils voient et entendent, s'y impliquent totalement, pleurant dans les scènes tragiques, riant dans celles comiques.
Autres caractéristiques de ce théâtre populaire : le développement en trois actes et la présence obligatoire du chant rarement dialogué, avec beaucoup de duos, surtout des solos, les plus appréciés. Ne contribuant en rien à l'action mais généralement bien accueillies, ces chansons nombreuses allongent la durée du spectacle, s'insèrent dans la pièce sans aucune règle établie, « souvent même aux moments les plus pathétiques et sans que le spectateur ne songe à protester ». C'est l'art du suspense.
Les représentations sont espacées, où le public distingué « hésite à se rendre », rebuté sans doute par la qualité douteuse des pièces, par les vociférations, trépignements et autres tumultueuses manifestations de l'assistance, mais peut-être aussi découragé par la nécessité de passer quatre heures dans un « fauteuil » inconfortable pour une heure et demie de spectacle effectif.
Ce n'est d'ailleurs pas la faute des auteurs. Il en est d'excellents, mais il faut sacrifier au goût de la clientèle majoritaire dont dépend leur riz quotidien. Ce qui explique « les effets faciles, certaines situations, toujours les mêmes, provoquant à coup sûr de bruyantes approbations ». Combien de fois ne voient-ils pas les héros blessés mais échappant miraculeusement à une mort certaine Mais cela marche toujours. D'autant que rien ne prouve qu'en approfondissant des sujets autres, les dramaturges gagneront au change. Surtout que l'organisation matérielle laisse encore à désirer: salles étroites et sans dégagement, inconfort des sièges, entractes interminables faute de halls, de bars...

Pela Ravalitera

Mercredi 22 fevrier 2012

Notes du passé

 

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