Anjanahary : Le grand cimetière sous la lune

Publié le par Alain GYRE

Anjanahary : Le grand cimetière sous la lune

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Anjanahary, le plus grand et plus ancien cimetière de Madagascar, la vie ne cesse jamais. De jour comme de nuit, les équipes se relaient : trois gardiens en moyenne pour veiller sur la nécropole de 12 hectares. Feux follets, pilleurs de tombe, cadavres amenés de la morgue en pleine nuit… tout peut arriver.

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Huit heures du matin, l’équipe formée par Hary, Rolland et Olivier arrive au cimetière d’Anjanahary. Ils enfilent leur combinaison de travail couleur bleu nuit, prêts à prendre leur service. Le chef de l’équipe qu’ils remplacent - des fonctionnaires comme eux de la commune urbaine d’Antananarivo affectés au gardiennage des lieux - donne à Hary, en sa qualité d’aîné, le registre à signer : « RAS (rien à signaler), sauf un enterrement dans le lot 14 vers 16 heures », lui glisse-t-il en desserrant à peine les mâchoires. La proximité des morts semble jeter comme un halo de gravité dans les paroles et sur les visages.

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La passation faite, ils ne sont plus que trois dans la nécropole. Ils y resteront jusqu’au lendemain matin, même heure. Première tâche avant les premiers visiteurs : balayer les pavés de l’allée principale, ramasser les mégots, les sacs plastiques amenés par le vent et ôter les mauvaises herbes sur le côté. « On travaille toujours à trois, de jour comme de nuit, raison de sécurité »,lance Olivier. Âgé de 26 ans, il est gardien depuis trois ans et demi. Un métier qui en fait flipper plus d’un, mais lui se flatte d’avoir les pieds sur terre. « On entend plein de choses sur Anjanahary, moi personnellement je n’ai jamais vu de spectres, ni de sorciers, ni de trucs bizarres comme dans les films d’épouvante. Les morts sont des locataires tranquilles… » La remarque semble amuser Roland qui renifle un grand coup en guise d’assentiment : « Si les fantômes existent, pourquoi s’en prendraient-ils à nous ? On s’occupe de leur dernière demeure, on fait en sorte qu’elle reste propre quand les familles la visitent, on empêche les pilleurs de tombes de s’emparer de leurs os. Ils devraient plutôt nous en être reconnaissants… »

Ce qu’ils redoutent le plus, ce ne sont pas les feus follets ni les chats noirs qui vous épient, le pire ce sont les pilleurs de tombe. Ils s’en prennent de préférence aux grilles de protection en fer des caveaux afin de les revendre. Certains n’hésitent pas à fracturer la tombe à la recherche d’objets de valeur que le défunt aurait emportés avec lui : des alliances, des dents en or par exemple. Faute de quoi ils repartiront avec les ossements. Le mystère n’est pas tout à fait levé quant à leur destination : sont-ils envoyés à l’étranger pour être transformés en médicaments ou en poudre pour fabriquer des bibelots en faux ivoire, comme on l’entend parfois dire ? « Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a plus de vols d’ossements depuis ces dernières années, mais il vaut mieux rester prudent et ne jamais se séparer pendant la ronde de nuit »,considère Hary. Tomber sur des rôdeurs est la plus grande appréhension des gardiens. « Ils n’hésitent pas à te tuer si tu les surprends en plein travail. Ensuite ils te cachent entre les fasana (caveaux). Le cimetière est tellement grand que c’est longtemps après, quand ton cadavre en décomposition commence à puer qu’on te retrouve. du moins ce que les charognards en ont laissé… » Humour de gardiens ?

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Tu oses venir à une heure pareille et en plus tu pues… On va vite te mettre dans le trou !

Créé vers 1880, une dizaine d’années ans avant la colonisation, le cimetière d’Anjanahary est une des plus vieilles et plus grandes nécropoles de Madagascar : 12 hectares de superficie au total, subdivisés en quartiers bien distincts. Il a d’abord été aménagé pour y enterrer les étrangers (Français principalement) morts en service dans la Grande Île, d’où son ancien nom de Fasam-bahiny(cimetière des étrangers). Environ 500 militaires français, morts entre 1905 et 1915, y sont enterrés là-bas, ainsi que des centaines de militaires malgaches ayant combattu pour la France lors des deux guerres mondiales, mais également des médecins et autres fonctionnaires coloniaux. Comme au cimetière du Père-Lachaise, à Paris, ses allées égrènent les noms de « chers disparus » dont le souvenir remonte des monuments que l’on croise. Ici, Jacques Rabemananjara, le fondateur de Mouvement démocratique de la rénovation malgache durant la colonisation, devenu viceprésident sous Philibert Tsiranana, là l’ancien Premier ministre Jacques Sylla ou encore l’éminent poète Rado (Georges Andriamanantena). Anjanahary est tellement coté auprès des hommes politiques que certains y ont déjà une concession qui les attend. Avec un tel voisinage, on ne peut que respirer l’Histoire. Même mort.

 

L’après-midi, quand le cimetière se transforme en fournaise, les gardiens se contentent de surveiller l’entrée principale, assis sur une pierre tombale à l’ombre d’un arbre. On palabre, on écoute la radio. On attend patiemment que les derniers visiteurs aient quitté les lieux. La nuit tombée, l’équipe part pour la ronde qui va durer au moins deux heures. À 23 heures, ils réintègrent le local qui leur sert de bureau. La nuit sera longue, et tout peut arriver à Anjanahary. La preuve, sur les coups de minuit voilà qu’un camion de la commune klaxonne au portail. « Qu’est-ce que c’est que ce boucan ? », lance Hary qui se porte audevant du véhicule, torche à la main. Deux hommes descendent du véhicule, munis d’une autorisation d’inhumer dûment signée d’un responsable du Bureau municipal d’hygiène (BMH). Ils lui expliquent qu’ils ont un « client » de dernière minute. Dans le fourgon, à l’arrière, un cadavre roulé dans des sacs dégage une insupportable odeur de putréfaction. Dans le jargon des morgues, on appelle ça un « Rakoto ». Un corps non identifié qui est resté dix jours à la morgue, la durée légale, après quoi il doit être porté au cimetière et être enregistré sous le nom de Rakoto, l’équivalent de Dupont en malgache, pour avoir une trace administrative. C’est la date de son décès et de son enterrement qui permettront de le retrouver si un jour sa famille se manifeste… Les cinq hommes portent le cadavre dans le quartier sudouest, là où sont enterrés les Rakoto. Pour surmonter l’odeur écœurante, ils grillent cigarette sur cigarette. « Tu oses venir à une heure pareille et en plus tu pues. On va vite te mettre dans le trou ! » On trouve quand même le moyen de plaisanter, histoire de détendre l’atmosphère légèrement plombée en cette nuit de pleine lune un peu froide. Une fosse de 1,5 mètre de profondeur est déjà prête, car il n’est pas rare que des cadavres comme celui-ci arrivent à l’improviste. « Comme ça, il n’y a plus qu’à descendre le corps, à reboucher l’excavation et à oublier tout ça », explique Hery occupé à se laver les mains pour se débarrasser de l’odeur fétide qui semble s’incruster à la peau. Ensuite, il prendra avec les gars une bonne soupe bien chaude au bureau.« Quand tu travailles ici, ce n’est pas bon de prendre les choses trop au sérieux, sinon tu as toutes les chances de finir au PK 18. »

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Solofo Ranaivo

Photos : Rijasolo

(article publié dans no comment magazine n°45 - Octobre 2013 ©no comment éditions)

 

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Publié dans Revue de presse

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