Celui qui cherchait l'extraordinaire

Publié le par Alain GYRE

71 Celui qui cherchait l’extraordinaire.

 

            Zatouve ne savait pas exactement lui-même ce que cela pouvait être, mais il pensait qu’il ne serait jamais tranquille s’il ne le trouvait pas.

            Il cherchait quelque chose d’extraordinaire.

            Un jour, agacé, son père lui dit : « Eh bien, va donc chercher un sanglier blanc ».

            -Mais comment pourrai-je le trouver ?

-On dit que son ventre traîne à terre. Tu n’auras qu’à suivre sa trace. Tes deux frères iront avec toi.

 

La mère s’inquiéta, car cette chasse était dangereuse. Alors elle courut arracher trois pieds de chanvre qu’elle plaça dans la case. Elle savait bien qu’en cas de danger les pieds de chanvre se balançaient et elle invoquerait aussitôt les esprits protecteurs en faveur de ses fils.

 

Zatouve s’en alla avec ses deux frères et ses six chiens. Ils s’engagèrent dans les bois et marchèrent de longues heures, sans rien rencontrer sinon des pigeons verts, des perruches et des pintades.

Ils tuèrent quelques oiseaux pour leur dîner et, le soir, après avoir tressé des lianes en forme de hamacs, ils se couchèrent et s’endormirent.

Dès l’aube, les trois frères repartirent à la recherche du sanglier blanc. Tout à coup, Zatouve vit sur le sol comme une traînée, suivie d’une multitudes d’empreintes faites par des sabots de sanglier.

Ils avancèrent sans bruit en retenant les chiens et pénétrèrent plus avant. Ils débouchèrent dans une vaste clairière et il s’arrêtèrent, saisis, car ils voyaient là quelque chose de vraiment extraordinaire.

Le sanglier blanc tournait en rond dans la clairière, suivi d’une troupe de sangliers noirs.

Mais le sanglier blanc avait senti leur présence. Il leva son groin et huma l’air, puis il partit tête baissée dans la direction des trois frères. Ses énormes défenses pointaient menaçantes.

Les autres sangliers, poursuivis par les chiens, s’étaient égaillés dans la forêt inextricable et ils furent vite hors d’atteinte de la meute.

 

Là-bas, au village, les trois pieds de chanvre se balancèrent frénétiquement et la pauvre mère suppliait les esprits protecteurs.

 

Devant les trois frères, trois lianes longues et souples descendirent en se balançant. Ils n’eurent que le temps de les saisir et de grimper dans les plus hautes branches d’un acajou millénaire.

Le sanglier blanc, d’un élan terrible, se précipita sur l’arbre colossal et ses défenses s’enfoncèrent dans le tronc.

Il ne put se dégager, secoua l’arbre de toutes sa force, mais le vieil acajou riait dans ses feuilles, car son bois dur ne lâchait pas prise.

Les chiens hurlaient autour d’eux, n’osant s’approcher de la bête royale et vaincue.

Zatouve, qui avait conservé sa sagaie, la lança dans le gros ventre du sanglier qui éclata.

            Et l’acajou, alors, desserra son étreinte et les défenses glissèrent hors du tronc et la bête morte tomba sur la mousse.

Les trois garçons chargèrent le corps énorme, le portant à tour de rôle, et ils se mirent en route en direction du village.

 

            Mais à peine étaient-ils sortis de la forêt qu’ils s’aperçurent que toute la troupe de sangliers suivaient leur Roi. Le village fut envahi. Il fallut lutter toute la nuit pour les tuer ou les chasser et le Seigneur du village se mit dans une colère terrible.

 

            Zatouve et sa famille se virent condamnés à payer une rançon de cent bœufs et de trois sacs d’argent en dédommagement, sous peine de mort.

            Les pauvres gens étaient ruinés et il leur fallut bien des jours, bien des mois et bien des années de dur travail pour payer tout cela.

 

Seul Zatouve ne travaillait pas. Il continuait à rêver d’une autre chose extraordinaire.

            Un soir, pour se débarrasser d’un tel paresseux, son père, agacé, lui dit :

Lève-toi de bonne heure demain matin et va à la rencontre du lever du jour. C’est la seule chose vraiment extraordinaire que je connaisse.

-Très bien, je vais y aller, dit Zatouve. Mais par où dois-je passer ?

-Tu n’auras qu’à marcher droit devant toi. Où que tu ailles, tu le trouveras toujours.

Mais Zatouve partit au milieu de la nuit pour être sûr de le rencontrer.

Il marcha longtemps, longtemps et il commençait à désespérer en disant que son père s’était moqué de lui et qu’il ne lui avait pas indiqué le bon chemin.

Enfin, lorsqu’il fut arrivé en face dela mer, il vit le plus beau spectacle du monde : il vit le soleil qui apparaissait au dessus des flots et le ciel qui se teintait de couleurs merveilleuses.

Alors, pour se rapprocher de cette chose extraordinaire, il entra dans la mer.

Il eut de l’eau jusqu’aux chevilles, jusqu’aux genoux, jusqu’au cou…

 

Les contes de la Grande Ile

Par Jean Benjamin Randrianirina

 

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