conte 293: Lolo et Hala

Publié le par Alain GYRE

 

Lolo et Hala

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Dans les temps immémoriaux, une araignée se trouvait à la tête du règne animal. Elle appartenait au clan des Marotana – Ceux aux mains multiples – et se prénommait Hala. Elle n’avait pas un joli visage. Par contre, son corps était d’une perfection qui réveillait le désir, avec sa poitrine généreuse, sa taille de guêpe et son bassin rebondi. Elle était extrêmement agile de ses mains qu’elle possédait au nombre de huit. C’était une artiste, et elle était très intelligente. Ses toiles faisaient pâlir d’envie et de jalousie les plus grandes tisseuses de la nature. Elle avait un don pour marier les couleurs et pour confectionner les fils les plus solides. Un lémurien pouvait se suspendre à ses rideaux sans les déchirer.

 

Mais Hala avait aussi un autre don insoupçonné, celui de communiquer avec l’invisible. Les animaux venaient alors de toute part pour obtenir l’interprétation de leurs rêves, pour faire traduire des messages reçus de défunts parents ou analyser les cadeaux offerts par les amoureux et, parfois même, pour soigner les maux les plus étranges. Un matin, Zébu arriva, les cornes mal ajustées tellement il les avait enfilées à la hâte.

 

- Zébu volant m’est apparu et m’a annoncé une nouvelle terrifiante : quatre pattes qui roulent, meuglement métallique, pet fumant, qu’est-ce que cela peut bien être ?

Hala ferma un instant les yeux, pénétra l’esprit de zébu pour voir par elle-même l’apparition de zébu volant. Elle vit le monstre annoncé :

- C’est réellement terrifiant, mais ce n’est pas un animal. Il s’agit d’une création des humains. Cela n’arrivera pas demain, mais il faut préparer les générations futures car ce monstre de fer va causer beaucoup de désagréments.

 

Un autre matin, c’était l’oiseau Railovy qui se posa gracieusement sur la toile de Hala.

- J’ai vu mes ancêtres en rêve.

Ils ne disaient mot, mais ils avaient l’air si triste.

Hala se concentra.

- Ils se désolent de ne plus être présents dans la vie de leurs descendants.

- Que dois-je faire ?

- Montre-leur que tu penses toujours à eux.

Porte par exemple le deuil. Un plumage tout noir te rendra encore plus joli et te fera respecter des autres oiseaux. Tu deviendras leur roi, tout en honorant tes ancêtres.

Depuis, Railovy ne se dépare plus de son habit noir, et les oiseaux l’ont élu roi.

Un autre matin encore, une petite fille arriva et l’observa longuement.

- Que puis-je pour toi petite d’homme ? finit par dire Hala que cette longue et muette observation commençait à incommoder.

- Je me demande quel lien il y a entre toi et ma mère. Elle interdit à quiconque de porter la main sur un Marotana, et parfois j’en vois qui se promènent sur sa tête, ses bras.

 

Ta mère est notre alliée humaine. Nous lui inspirons en rêve ce qu’elle doit faire dans certaines situations. Comme nous, elle prodigue la vie et elle protège. Avec elle, toi et les tiens êtes en sécurité.

Puis, un matin, vint un papillon, attirant avec ses jolies couleurs jaune et orange, séduisant et séducteur avec ses queues effilées, d’une longueur interminable.

À sa vue, Hala ferma un instant les yeux. Ses idées se brouillèrent dans sa tête.

Je m’appelle Lolo, dit le nouvel arrivant en clignant des ailes. J’ai beaucoup entendu parler de toi. Et comme j’adore voyager, je suis venu te voir.

Sois le bienvenu, Lolo. Je m’appelle Hala. Es-tu sûr que c’est de moi qu’il s’agit ?

 

Ton environnement ne trompe pas. Tu es vraiment une artiste.

Lolo décida alors de s’installer chez Hala qui en était heureuse. Mais elle tombait souvent dans une rêverie qui l’empêchait de vaquer comme il fallait à ses occupations. Et elle perdit peu à peu sa bonne humeur car Lolo partait souvent. À chaque lever du jour, c’était toujours la même chose : le papillon se faisait beau et prenait son envol. Il revenait de temps en temps dans la journée, se ressourcer semblait-il, et s’élançait de nouveau. Taisant sa jalousie, refrénant sa colère, Hala lui réservait chaque fois bon accueil jusqu’au jour où elle s’effondra complètement. Elle décida alors d’entrer en communication avec la Grande Maîtresse qui habitait au fond des eaux, le doux géant aux huit bras. Elle lui narra la rencontre qui l’avait bouleversée et lui demanda conseil.

- Si je le veux, je peux le retenir prisonnier dans ma toile. - Oui, mais garde-toi de le faire. Si tu le retiens, il restera à tes côtés certes, mais son âme s’envolera, et tu n’étreindras qu’un corps vide. Le battement de ses ailes contribue à sa beauté et à sa séduction. Tu l’as aimé papillon, aime le papillonnant. Hala soupira à fendre l’âme.

 

- Une dernière chose encore, tes toiles ne sont pas faites pour la mort, en emprisonnant des cœurs, mais pour la vie, en protégeant les amours.

Mais que puis-je encore, Grande Maîtresse ? je crois avoir été tout pour lui : je l’ai comblée de caresses, je n’ai pas été avare de tendresse ; pour ses chagrins, la consolation, pour ses joies, la jubilation, pour ses élans, l’abandon ; quand il se ferme, je m’éloigne, quand il s’ouvre, je lui dis que je l’aime ; je lui fais de bons repas, je le masse quand il est las, je le raccompagne quand il s’en va ; j’apaise ses peurs ; je le fais rire aux éclats, je le comble dans nos ébats. Avec lui, je suis à la fois amie, épouse et maîtresse, prude et libertine. Que puis-je encore ?

La dernière et la plus grande, ma chère, il te reste une chose à faire pour couronner le tout : pardonner ses infidélités ! Hala poussa un nouveau soupir.

- Une toute dernière chose. Si cela peut te faire du bien, profite un peu de la chaleur que t’apportent les gens qui te consultent. Tu as besoin d’établir un équilibre entre ton grand besoin d’amour et la frustration permanente que tu connais avec Lolo, l’élu de ton cœur.

Hala réintégra le réel la tête en feu, le cœur en miettes. Aimer et pardonner. Elle avait toutes les ressources nécessaires pour le premier, mais aurait-elle assez de souffle pour le second ? Dans quel sens tirerait son cœur ? Aimer et garder pour elle ou aimer et laisser libre ? Et si Lolo s’était cassé une aile dans ses vols, pour n’avoir pas été protégé par elle ? Mais ne valait-il pas mieux pour lui se casser une aile plutôt que de perdre son âme de papillon ?

Ressassant mille pensées, Hala se mit à tisser une nouvelle toile. Elle sollicita son cœur pour guider ses mains. Avec tous les sentiments qui l’animaient, son cœur produisit un fil singulier, un fil solide comme une ligne de canne à pêche, et doré comme le soleil. Et Hala confectionna, disposa, arrangea. Une magnifique toile vit le jour et fit concurrence au soleil. De loin, Lolo la vit, et intrigué, vola à tire-d’aile vers elle.

- Mais c’est toi, Hala ! Que tu es sublime ! Tu as fait ça ? C’est magnifique ! Je vois maintenant ce que j’ai à faire. Je vais vivre avec toi et nous allons créer ensemble.

Toi, tu construis notre intérieur, et moi, je partirai tous les matins à la recherche de ce qui nous permettra de l’orner et de l’embellir. Tu viens de me faire découvrir mon être profond, ce que je cherchais depuis longtemps à chacun de mes envols, or c’est toi qui détenais la clé. Je suis heureux, Hala.

L’araignée sourit et se retint de lui dire que lui seul suffisait pour orner leur intérieur.

Un conte est un conte, je tisse la toile et vous l’embellissez.

 

 

 

 

Par Sylvia Mara

(article publié dans no comment magazine n°45 - Octobre 2013 ©no comment éditions)

 

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