Conte: Le pêcheur à la ligne chanceux

Publié le par Alain GYRE

Le pêcheur à la ligne chanceux

 

Il y avait une fois, dit-on, un homme très riche. Il avait de nombreux enfants, tous des garçons. Tous bien doués pour faire rentrer richesses et argent dans la famille.

            Tous ? Non, pas tous. Le dernier, lui, n’avait aucun don pour ce genre d’affaires, au contraire… Il devint un misérable pauvre.

            Lassés d’avoir des devoirs d’entraide envers lui, ses frères s’entendirent pour le rejeter de leur famille. Il fallait des cérémonies spéciales : ils les accomplirent.  Puis ils le chassèrent et furent débarrassés de lui. Plus besoin de se soucier de lui… Fini le reproche de délaisser un parent dans le besoin.

            Quant à lui, le voilà sans famille, sans soutien, sans village.

            Il se fit une misérable cahute dans la forêt et, pour survivre, se mit à pêcher dans la rivière voisine. Il n’avait plus que cela, le pauvre, pour ne pas mourir de faim : jeter son hameçon dans l’eau et espérer qu’il aurait de la chance.

            Un jour, en pêchant, il ramena un oreiller : c’était un bel oreiller… Une autre fois il attrapa une belle natte, bien souple, bien douce…Son hameçon lui servait à quelque chose !

            Et voilà que, jour après jour, tout ce dont il avait besoin monta de la rivière avec sa ligne. Marmites, riz, assiettes, cuillers… Tout arriva avec son hameçon. Puis ce furent des poules, des oies, des bœufs : tout montait de la rivière.

            Et voilà que monta en dernier lieu, que monta venant des profondeurs de l’eau, une jolie demoiselle, elle aussi, au bout de son hameçon. Elle devint sa femme. Montèrent avec elle des gens en quantité, des amis, des esclaves : tout un village. De pauvre qu’il était, dernier-fils devint le plus riche du pays.

            Ce fut à ce moment que ses frères se souvinrent de lui. Ils s’en vinrent lui faire visite…

 

            Quand sa femme vit venir tous ces gens-là, elle l’appela et lui dit :

            « Fais bien attention ; dire qu’on m’a attrapée à la ligne, c’est tabou… Si jamais tu dis à quelqu’un quec-est ton hameçon qui m’a fait venir ici, je disparaîtrai pour toujours… !

-          N’aie pas peur, dit-il. Je ne te ferai jamais cette injure, je t’aime trop. »

S’en virent donc tous ses frères, et lui portèrent bière de canne à sucre et rhum. Tous ensemble ils firent la fête et burent rhum et bière… Quand ils le virent bien joyeux, ils le questionnèrent, en douce, car ils n’étaient pas venus pour rien :

« Dis donc, frère, tu ne nous a jamais dit comment tu avais eu ta femme… Une femme si belle… ?

Dis-le nous, frère, car nous autres, nous voudrions bien en avoir une pareille… »

-          Hé ! frères ! C’est Créateur qui ma l’a donné. »

Raté ! Il n’a rien dit ! Pour sûr, il a un talisman… Mais ils rentrèrent chez eux…

La première fois, ils avaient apporté trois bouteilles de rhum et trois bonbonnes de bière de canne à sucre. Ils en préparèrent cinq de chaque pour la fois suivante. Ils revinrent faire la visite de l’amitié à leur cadet et firent de nouveau la fête avec lui… Croyez-moi, il y avait de l’ambiance. Quand tout le monde fut bien joyeux, ils interrogèrent leur frère :

«  Dis-le nous donc, frère, dirent-ils. Comment as-tu gagné toutes ces richesses que tun as maintenant, et cette femme merveilleuse ? Dis-le nous, tu penses bien que ça nous fait envie et que nous sommes prêts à tout faire pour avoir la même chose…

-          Eh : dit dernier-fils, frères, croyez-moi, c’est Créateur qui m’a donné tout »

Cette fois encore, les voilà refaits ! Pas moyen de savoir. La fois suivante, quand ils vinrent de nouveau visiter leur frère cadet, ils apportèrent dix bonbonnes de bière et dix bonbonnes de rhum…

Trois jours durant, ils firent la fête !

Vous pensez bien qu’après tout ça dernier-fils fut plutôt mal en point et que son intelligence fut plutôt enfumée par les brouillards de l’alcool…

 

« Ah ! frère, dis-nous un peu… ces richesses, cette femme sans pareille… comment les as- tu eues ? Dis-nous, nous sommes tes frères…

-          Vous ne le croire pas, mes frères ?

-          Je suis allé à la pêche et c’est maligne qui m’a ramené tout ça… Oui, ma ligne et mon hameçon… rien d’autre ! »

-           

Sa femme était là à écouter… Elle entendit tout.

Pendant qu’il dormait, ivre mort, elle disparut de la maison et lui, bien sûr  ne se rendit compte de rien.

A son réveil, il se retrouva dans son ancienne cahute… Plus rien ne restait de ses richesses… Il se retrouva aussi pauvre et misérable qu’avant. Mal réveillé encor, il se rendit compte quand même de ce qui lui était arrivé…

 

Il alla à  son village : rien. Que faire ?

Il pense à une vieille qui vivait seule en forêt…Une vieille qu’on disait voyante, une petite vieille bien ratatinée, qu’on consultait à l’occasion…

Il alla voir cette petite vieille.

«  Qu’est-ce qui t’amène, mon petit-fils ?

-          Ah ! grand-mère, je suis mort !

Je suis mort ! Ma femme si belle… Ma femme qui était toute ma vie… Ma femme, eh bien ! elle a disparu !

Je ne sais pas où elle est passée… Et où la chercher ? je n’en sais rien… J’en suis malade… ! »

 

La vieille semblait tout savoir… Il lui dit encore qu’il avait passé un bon moment à pêcher au bord de la rivière…

« J’ai pêché jour et nuit… Mais rien !

Ma femme n’est pas remontée des eaux où je l’avais eue. Je n’ai rien pris !

-          Oh ! mon petit-fils, dit la vieille… Je vois… Je vois… Je vois l’endroit où se trouve ta femme… Je vois…Tu vas y aller, mais écoute-moi bien.

Tu vas partir d’ici et tu vas marcher sur ce sentier. Ne le quitte pas. Tu arrives à un endroit où il y a une rivière. Il y a plein de crocodiles dans la rivière. Et il y a deux ponts pour passer l’eau. Deux ponts de bois. Il y en a un tout neuf et un vieux, tout pourri. Ne passe pas l’eau sur le neuf, mais sur le vieux, tu as compris ? Sur le vieux tout pourri. Après, tu vois une terre toute plantée d’ananas. Des ananas bien mûrs, splendides… Il y en aura de pourris. Si tu as faim, tu peux en manger, mais ce sont les pourris que tu choisiras… Tu me comprends ? Tu cherches quelque chose de bien et de très précieux, il te faut donc beaucoup de modestie.

Bon ! Tu continues, tu continues, et tu vois quelque chose d’extraordinaire : tu vois une tête de mort, un crâne tout sec, tout blanc ; il est sur le chemin ; il boit de la bière… de la bière de canne à sucre. Ne ris pas, mon petit-fils ! Bon ! tu vois le crâne et il te dit : « Salut, frère, où vas-tu ? » Tu lui réponds : « Salut, je ne fais que passer ». Tu as compris ?

-          Oui, grand-mère.

-          Bon ! Tu continues ton chemin et tu vois des bœufs qui se battent, de mauvais taureaux, vicieux, en train de se battre. Toi, tu n’as pas peur, tu passes. Alors, tu arrives à un village. Tu montes au village. Voilà des chiens méchants qui courent sur toi. Ils se jettent sur toi : « Tout beau, mes princes, tout beau ! », tu diras. Rien d’autre. Ne les chasse pas, ne les frappe pas du bâton. Tu arrives alors à une maison. Tu entres. On veut te faire asseoir à la place d’honneur, sur une belle chaise, une chaise tout en or. Toi, tu ne t’assoies pas là, mais tu t’assoies devant la porte, sur la natte. Bon ! tu as compris, mon petit-fils ?

-          - Oui, grand-mère, dit-il ».

Le voilà parti.

Qu’est-ce que vous croyez ? Eh bien ! tout ce que la petite vieille avait vu, oui, il le vit aussi…

 

Arrivé à la rivière aux crocodiles, les deux ponts étaient là : l’un beau, tout neuf et l’autre, vieux, tout branlant, tout décrépit… Il prit le vieux et passa l’eau sain et sauf. Voici les ananas, de beaux ananas, bien mûrs, bien juteux… : il avait faim, il choisit les pourris et les mangea. Voici le crâne desséché, tout blanc, tout sec. Il buvait de la bière de canne.

« Salut, frère, dit le crâne, où vas-tu ?

Mais oui !

-          Salut, répondit-il, je ne fais que passer. »

 

C’était ce que la petite vieille lui avait dit de répondre, rappelez-vous. Voici les bœufs méchants, les mauvais taureaux en train de se battre… il passe. Voici le village,  des chiens se précipitèrent, tous crocs dehors, ils se jettent sur lui :

« Tout beau, mes princes, tout beau… ! dit-il. »

Les chiens s’apaisèrent et il vit la maison qu’on lui avait dite.il entra. Il y avait des gens assis, ils l’invitèrent à s’asseoir sur la chaise d’or, qui brillait comme un autel… « Tu es digne de tous les égards », lui dirent-ils.

« E ! é ! qu’il dit… Je ne fais que passer et je préfère m’asseoir sur la natte avec vous…

-          Tu nous déshonores, dirent-ils, assieds-toi sur la chaise d’or.

-          Non, dit-il, nous sommes tous égaux, je suis très bien ici, avec vous autres… »

-           

Ils préparent un bon repas, un repas d’honneur… Mais il refusa, et alla manger sur la natte avec les enfants.

Après qu’il eût mangé, on lui offrit un lit d’apparat pour dormir. Il s’y coucha, mais dès que les autres eurent le dos tourné, il se leva et alla se coucher sur le tas de son qui était là, près de la maison.

Au petit jour de l’aurore, il se leva et rencontra une femme qu’on lui dit être sa belle-mère, la mère de sa femme. Ils se saluèrent poliment.

« Tu viens chercher ta femme ? dit-elle.

-          Oui, tu as deviné, dit-il.

-          Ah ! dit-elle, si tu cherches ta femme, c’est que tu l’aimes. Eh bien ! tu l’auras, mais toi, maintenant, tu es mon fils, j’ai le droit de te dire des choses. Tu vas me prouver ton savoir-faire… Il y a ici une maison, une belle maison, toute brillante : ta femme y est… Si tu trouves la porte pour entrer dans la maison, tu auras ta femme… Si tu ne trouves pas la porte, dis-toi bien que tu ne la verras plus jamais ! »

Dernier-fils jeta un coup d’œil sur les maisons du village : elles étaient toutes pareilles ! et pareilles toutes les portes de toutes les maisons ! Que faire ? Il ne se creusa pas la tête trop longtemps. En courant, il revient sur ses pas. Il s’en revint chez la petite vieille qui semblait tout savoir. :

« Grand-mère, lui dit-il, je deviens fou, moi ! Encore une épreuve ! Comment veux-tu que je trouve la porte de la maison où est ma femme ? Les maisons sont toutes pareilles et pareilles toutes les portes !

-          Ce n’est rien, p’tit-fils !

Tu vas chercher une guêpe, tu sais, une guêpe-maçonne, de celles qui se font des nids en terre rouge, en terre glaise… ? Tu en prends une et tu l’emmènes avec toi là-bas. Tu la lâcheras, elle s’envolera. Regarde bien où elle ira se poser. Elle ira se poser sur la porte de la maison où est ta femme. Tu frapperas à la porte… Crois-moi, la porte s’ouvrira et tu la reverras, celle que tu cherches. »

 

      Le gars fit comme avait dit la vieille : il attrapa une guêpe-maçonne et refit tout le chemin jusqu’au village de la belle. Il lâcha la guêpe qui prir son vol et s’en fut de-ci de-là, à son habitude. Puis tout à coup elle se posa sur une porte. Vite il court à la porte, vite il frappe… la porte s’ouvre…

 

      Voilà. La voilà sa belle ! Elle était là, souriante, qui le regardait.

      « Emmène ta femme, lui dit sa belle-mère, retourne chez toi, rentrez chez vous. Un de ces jours vous viendrez nous voir ici… »

 

      Vous pensez s’il était content ! Il emmena sa belle et ils rentrèrent chez eux. C’est alors que revinrent ses frères :

-          Allons ! dis-le nous, frère, comment as-tu eu tout ça, et ta femme… ? »

 

La bière était là, et le rhum…

« Je vais vous le dire, dit-il. Vous êtes mes frères. Vous allez dans la forêt. Il y a là-bas une petite vieille, une voyante. Demandez-lui : c’st elle qui m’a dit tout ce que je devais faire pour avoir tout ça… »

Ils y allèrent et questionnèrent la petite vieille.

« Bon, dit-elle, écoutez-moi bien. Vous allez partir d’ici et suivre le chemin, là… Vous trouverez une rivière infestée de crocodiles, et par-dessus, deux ponts. Il y en a un tout neuf, et l’autre tout abîmé. Vous laissez le neuf et vous passez l’eau sur le vieux. Après, vous tomberez sur un champ d’ananas bien mûrs, bien sucrés. Si vous avez faim, ne les mangez pas, choisissez les pourris. Vous continuez et vous trouvez quelque chose d’étonnant : vous voyez une tête de mort, des os tout secs, tout blancs…, La tête boit de la bière… Oui ! ne riez pas ! Après, voilà des bœufs qui se battent, des taureaux mauvais, vicieux, en train de se battre. N’ayez pas peur, passez toujours. Après, je vois un village… Vous montez à ce village. Il y a des chiens méchants, ils se jettent sur vous… Vous, vous leur dites ; «  Tout beau, mes princes, tout beau ! » C’est tout ! Là, il y a une maison ouverte ; vous entrez. Dans la maison, il y a une chaise d’or…Ne vous asseyez pas dessus, mais asseyez-vous sur la natte. Voilà, mes p’tits-fils, vous avez bien compris ?

-          Oui, oui, oui, dirent-ils. »

-           

Ils se mirent en route et ils arrivèrent aux ponts, aux deux ponts.

«  Qu’est-ce que nous allons nous esquinter à passer sur la mauvais pont ? » dirent-ils l’un à l’autre… nous avons de bons yeux, nous ! Nous savons distinguer ce qui est bon ou mauvais, nous ! Et nous choisirions le mauvais ?... »

Ils passèrent par le pont tout neuf.

Voici le champ d’ananas :

« Nous allons peut-être nous rendre malades à manger des ananas pourris ? Nous avons de bons yeux, nous ! Et nous prendrions les mauvais ?... Elle est folle, la vieille ! »

 

Ils arrivèrent devant la tête de mort, la tête qui buvait de la bière :

« Salut, frères, dit la tête, où allez-vous comme ça ?

-          Ah ! Ah ! Ah !, dirent-ils… Regardez-moi ça ! Non mais ! C’est trop drôle !

Et ils se mirent à rire, à rire…

-          Enterrez-nous ça, dirent-ils, les ossements doivent être dans la terre !3

Arrivés aux mauvais taureaux qui se battaient, ils firent un long détour :

«  Nous n’allons pas nous suicider avec ces bestiaux-là, dirent-ils, oubliez le conseil de cette folle de petite vieille… »

            Ils arrivèrent, enfin au village et les chiens furieux s’élancèrent contre eux. Mais eux s’enfuirent en courant et se réfugièrent dans les recoins du village.

 

On vint les chercher pour les faire entrer dans la maison où des chaises d’or les attendaient. Ils s’y assirent.

Après les salutations d’usage, on leur servit un repas princier. Ils mangèrent et burent à satiété, trônant sur les chaises d’or. A la nuit, on leur donna des lits d’apparat et ils s’y couchèrent. Au petit jour, alors qu’ils dormaient encore, s’en vint la belle-mère, la mère de la jeune beauté, femme de leur frère. A grands coups de pieds, elle les réveilla.

« Allez ! Allez ! Chiens ! Sortez de là ! »

Mais c’était vrai, c’était des chiens ! C’était des chiens qu’elle chassait ! C’était des chiens qui s’enfuyaient en criant… Tous les frères avaient été changés en chiens. Ils fuirent le village. Ils disparurent. Ils allèrent rôder près de la maison de leur frère qu’eux-mêmes avaient chassé, qu’eux-mêmes avaient rejeté loin de son village.

 

La femme de leur frère les vit, elle les reconnut.

« Regarde ces chiens, dit-elle à son mari : ce sont tes frères… Ils ont tous été changés en chiens ! »

 

C’était vrai ! Ils n’avaient pas su respecter les ordres et les conseils de la petite vieille : elle leur avait dit d’être humbles et modestes, de bien écouter ce qu’elle disait, d’accomplir toutes les épreuves qu’elle avait dites. Ils ne l’avaient pas fait. Punition de leur orgueil et de leur mauvais cœur : ils avaient été changés en chiens !

 

Créateur aurait été aussi bon pour eux que pour leur frère, même après leur première faute, mais ils n’avaient pas voulu être modestes, ils n’avaient pas voulu écouter ce qui leur était dit. Croyez-moi, cest pourquoi ils ont été punis.

Contes Betsimisaraka

Angano Malagasy – contes de Madagascar

Alliance française de Tamatave

Foi et Justice Antananarivo

Publié dans Contes Betsimisaraka

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article