Conte: Les fruits inconnus

Publié le par Alain GYRE

LES FRUITS  INCONNUS.

 

Rumine et rumine Monsieur Rat

Aux longues dents…

Caresse et caresse ses longues moustaches.

Monsieur Rat à la tête chauve…que va-t-il raconter ?

Ce n’est pas moi qui dis des menteries

Ce sont les gens d’autrefois..

Non, pas les gens d’autrefois,

Mais ceux qui ont inventé ce conte.

 

Il y avait une fois un homme et une femme qui s’aimaient bien. Ils se bâtirent une maison et ils se marièrent.

            Une fois mariés, ils eurent un enfant : une belle petite fille. Au bout de quelques années, ils eurent un autre petit, un petit garçon : on l’appela « Petit dernier ».

            Ils grandirent tous les deux et ils devinrent de beaux enfants, bien poussés, bien solides tous les deux. Ils commencèrent à aider leurs parents, tous les deux, mais la fillette davantage : elle était l’aînée et déjà plus grande.

            Un jour, père et mère les envoyèrent dans la forêt chercher des feuilles de ravinala, l’arbre du voyageur aux belles feuilles bien lisses, bien propres, grandes comme des nappes – de petites nappes, bien sûr.

            Ils allèrent donc chercher des feuilles : « Pok ! Pok ! Pok ! » C’est le bruit que font les feuilles quand on les arrache.

 

            Petit-Dernier, vite fatigué, alla s’amuser… Courir après les papillons, les sauterelles… Musarder parmi les fleurs et les fougères. Quelqu’un qui travaillait le vit courir dans la forêt :

            « Dis donc, toi, la grande, là-bas, fais donc attention à ton petit frère… !

-          Je travaille, moi ! dit la grande. Je ne m’amuse pas, moi, je cueille des feuilles, des feuilles de ravinala…

-          Je te dis de faire attention à ton frère : il va se perdre dans la forêt !

-          E, é ! dit la fille aînée, laisse-moi tranquille… !

-          C’est comme ça que tu réponds, dit l’homme ?

-          Oui ! »

Il y avait là un arbre, tout chargé de fruits…

« Puisque c’est comme ça, dit l’homme… Puisque tu as l’air de ne pas aimer ton petit frère, je te le prends et tu ne l’auras pas, sauf si tu sais me dire le nom des fruits de l’arbre que voilà…

-          Je m’en moque pas mal !

-          Fort bien !

Et elle continua à chercher des feuilles. Un peu en colère contre le petit frère, un peu amère contre elle-même.

Au bout d’un moment, elle cria pour appeler le petit frère : rien que l’écho de la forêt et le chant des cigales. Un peu inquiète, elle appela encore : rien.

Alors elle ramassa ses feuilles et rentra vite à la maison. Vite elle jette le paquet de feuilles ; vite elle va trouver père et mère.

« Le petit frère est pedu ! Il est parti jouer dans la forêt pendant que je travaillais… et quand je l’ai appelé, il n’a pas répondu ! Si quelqu’un l’avait emporté… ?

-          Ne dis pas de bétises !

-          Peut-être que quelqu’un l’a emporté, en se cachant, et que le n’ai pas pu le voir ?

-          Sotte que tu es ! allons vite, il n’est pas loin… »

 

Père et mère et quelques voisins coururent vers la forêt avec la sœur de Petit Dernier. On cherche partout, on appelle : rien ne répond ; on ne le trouve pas. La nuit arrive. L’inquiétude gagne… l’inquiétude ronge… On  cherche dans les hauts, on cherche dans les bas : rien. On cherche en lisière, on cherche dans les buissons : rien. Le petit est introuvable. Il faut rentrer sans lui. Le lendemain, pareil…

« Moi, je vais aller à sa recherche, dit la sœur aînée…

-          Tu aurais mieux fait de faire attention hier… Savoir si tu l’aimes, ton petit frère ? »

 

En cachette, la petite fille alla chercher quelques fruits de l’arbre inconnu. Puis elle s’en alla par les chemins de la forêt. La voilà partie, la voilà loin. Elle marche… Marche… Marche… Elle voit des gens qui défrichent un bout de terre ; toute une bande deb gens qui font le défrichage d’entraide, celui qu’on appelle le défrichage du rhum. C’est ainsi qu’on l’appelle parce que celui qui a demandé l’entraide pour tout un après-midi offre du rhum en remerciement. Elle chanta, comme pour proposer une devinette :

« O! Vous autres, au défrichage du rhum ô !

O !!! Vous tous ! Oôô !

O ! Vous autres au défrichage du rhum ! O !!!

O ! Vous tous ! Oôôô !

Qu’est-ce que c’est que ces fruits ?

Qu’est-ce que c’est ?

Du sorbier des oiseaux ?

Je vous le dirai pas !

Je vous le dirai pas !

-          E ! répondirent-ils, on n’en sait rien ! On s’en moque ! Va voir ailleurs. »

 

Et voilà ! La voilà de nouveau en route. Et je te marche. Et je te marche. Elle rencontre des gens entrain de faire la vaisselle au bord de l’eau :

« O ! Vous autres au nettoyage des gamelles ! ô !

O ! Vous tous ! Oôôô !

Qu’est-ce que c’est que ces fruits ?

Qu’est-ce que c’est ?

Du sorbier des oiseaux ?

Je vous le dirai pas !

Je vous le dirai pas !

-           On ne les connaît pas ces fruits.

Va donc voir ailleurs si nous y sommes ! »

 

La voilà partie de nouveau, notre gamine. La voilà qui monte les collines. La voilà qui descend les vallées. Tiens ! voilà des gens qui curent les canaux d’irrigation du riz :

« O ! Vous autres au curage des canaux ! ô !

O ! Vous tous ! Oôôô !

Qu’est-ce que c’est que ces fruits ?

Qu’est-ce que c’est ?

Du sorbier des oiseaux ?

Je vous le dirai pas !

Je vous le dirai pas !

Ceux-là ne savaient pas non plus et avaient l’air de s’en moquer pas mal. En route. La voilà par les chemins de la forêt, par les collines, par les vallées. Puis il y eut des gens qui battaient du riz.

« O ! Vous autres au battage du riz ! O !

O ! Vous tous ! Oôôô !

Qu’est-ce que c’est que ces fruits ?

Qu’est-ce que c’est ?

Du sorbier des oiseaux ?

Je vous le dirai pas !

Je vous le dirai pas !

-          E, ê ! On n’en sait rien ! Rien de rien ! »

 

Il n’y a qu’à continuer, reprendre le chemin, aller par la forêt et par la plaine. Bon ! Voilà des gens qui gardent le riz.qui surveillent les oiseaux pillards du riz qui mûrit.

« O ! vous autres les veilleurs aux oiseaux ! O !

O ! Vous tous ! Oôôô !

Qu’est-ce que c’est que ces fruits ?

Qu’est-ce que c’est ?

Du sorbier des oiseaux ?

Je vous le dirai pas !

Je vous le dirai pas !

 

Bien sûr ! ils ne savaient pas non plus ! Où aller pour savoir ? Si personne ne sait, plus de petit frère ! Elle continue. Marche et marche  encore. Elle questionne par-ci, elle questionne par-là. Toujours les mêmes réponses :

-          On n’en sait rien !

-          Qu’est-ce que ça peut nous faire !

Me voilà belle ! Que faire : Je vais devenir folle ! Une idée ! je m’en vais aller voir Créateur, là-haut ! Allons-y. elle s’en va, marche, trotte et trotte encore.

 

Et voilà  qu’en chemin elle trouve Créateur, là, dans la rivière. Il se baignait avec ses enfants. Plouf-plouf, faisaient-ils dans l’eau.

Créateur, vous savez bien, il connaît tout ! Mais il fit semblant d’être en colère… Peut-être pour voir si le cœur de cette fille avait changé… La petite se mit à chanter :

« O ! Vous autres, dans l’eau qui vous baignez ! O !

O ! Vous tous ! Oôôô !

Qu’est-ce que c’est que ces fruits ?

Qu’est-ce que c’est ?

Du sorbier des oiseaux ?

Je vous le dirai pas !

Je vous le dirai pas !

-          A ! dit Créateur, A ! les enfants§ Vous avez entendu ? Il y a un oiseau qui chante par là ! Quel beau chant, les enfants, é ! é ! Chut ! pas de bruit ! »

 

La petite fit sa voix plus belle encore !

« O ! Vous autres, dans l’eau qui vous baignez ! O !

O ! Vous tous ! Oôôô !

Qu’est-ce que c’est que ces fruits ?

Qu’est-ce que c’est ?

Du sorbier des oiseaux ?

Je vous le dirai pas !

Je vous le dirai pas !

-          Nom de mon Nom ! dit Créateur. C’est la petite, là-bas, qui chante ! La petite qui porte des oranges-citrons !  Elle nous demande ce que c’est. Ce sont des oranges-citrons ! Tu ne savais pas ? Des oranges-citrons ! Des oranges-citrons, si tu veux : Oranges-citrons, citrons-oranges, oranges-citrons ! Tu as compris, non ?

-          Oui, dit-elle ».

La voilà partie, partie en courant, courant et répétant : oranges-citron ; citrons-oranges ; oranges-citrons ; citrons-oranges ; oranges-citrons ; citrons-oranges !

Déjà elle a fait un bout de chemin ; déjà elle approche ! Zut ! voilà que les mots ne viennent plus… Oubliés ! elle les a oubliés ! Revint en courant la petite ; prit son temps et se fit la voix la plus belle :

« O ! Vous autres, dans l’eau qui vous baignez ! O !

O ! Vous tous ! Oôôô !

Qu’est-ce que c’est que ces fruits ?

Qu’est-ce que c’est ?

Du sorbier des oiseaux ?

Je vous le dirai pas !

Je vous le dirai pas !

-          A ! dit Créateur, a ! les enfants ! Chut ! Vous avez entendu l’oiseau qui a chanté là ? Formidable ! Chut ! Ecoutez ! »

 

Dans le silence, la petite chanta de nouveau :

« O ! Vous autres, dans l’eau qui vous baignez ! O !

O ! Vous tous ! Oôôô !

Qu’est-ce que c’est que ces fruits ?

Qu’est-ce que c’est ?

Du sorbier des oiseaux ?

Je vous le dirai pas !

Je vous le dirai pas !

- Oh ! la la ! C’est encore cette idiote de gamine ! Tu vas voir un peu ! Tu nous casses les oreilles avec tes oranges-citrons, oranges-citrons, fit-il d’une voix tonnante. Tu as les oreilles bouchées ou quoi ?

-  Ca y est, oui, j’ai compris, dit la gamine. »

 

Et la voilà partie répétant : oranges-citrons, citrons-oranges ! citrons-oranges, oranges-citrons ! oranges… oranges… oranges… Elle était pourtant rendue tout près ! tout près de l’homme au petit frère…

« Oranges… oranges… ah ! yayaï ! j’ai oublié ! »

 

Il n’y a plus qu’à revenir chez Créateur… Il a l’air furieux… Tant pis ! Que faire d’autre ? Elle revient chez Créateur, là-bas au bord de la rivière… elle prit sa plus jolie voix…

« O ! Vous autres, dans l’eau qui vous baignez ! O !

O ! Vous tous ! Oôôô !

Qu’est-ce que c’est que ces fruits ?

Qu’est-ce que c’est ?

Du sorbier des oiseaux ?

Je vous le dirai pas !

Je vous le dirai pas !

-          A ! les enfants !dit Créateur. Sortons de l’eau ! Allons flanquer une raclée à cette gamine sans cervelle ! Orange-citron-orange-citron ! C’est toi le citron sans cervelle ! »

Pfuitt ! La gamine s’enfuit en courant…

Elle court, court. Oranges-citrons, citrons-oranges, oranges-citrons. La voilà près des hommes qui a pris Petit Dernier. La voilà chez lui :

« Oranges-citrons, citrons-oranges ! qu’elle mange toute essoufflée…

-          Hummmmmm !... fit l’homme.

-          Hummmmmm ! Le voilà ton petit gamin de frère ! »

-          Vite par la main le petit gamin de frère ! Vite à la maison ! Enfin, le voilà ! ce petit gamin-là ! ce petit frère ! eh bien ! le voilà ! Et pas plus étonné que ça ! Voilà la maison. Voilà père et mère ! quelle joie ce jour-là !

« Les voilà, nos petits enfants !

Quelle joie pour les voisins du village :

-          Les voilà nos enfants ! Où étiez-vous partis ? »

Ah ! La fête qu’on a faite ce jour-là ! Un bœuf, bien gras. On l’amène, on le couche, on le tue, on le découpe. Du bois, de l’eau, du feu. Le voilà cuit. Et du riz, un grand tas de riz. Qu’est-ce qu’on va bien manger aujourd’hui ! Jour de fête, jour de danse que ce jour_là. Et de l’eau, il y en a, on ne l’a pas oubliée. Tout le monde en apporte. Pas de l’eau de la rivière, voyons, mais celle qu’on appelle la blanche, celle qu’on appelle l’eau de vie, bien sûr ! pas de fête sans blanche. Pas de fête sans rhum ! Pensez ! Les enfants étaient là, bien vivants ! retrouvés. Et vous pouvez m’en croire, de la blanche, il n’en resta pas une goutte ! des jours de fête comme celui-là, le village n’en voit pas souvent !

 

            Qu’il soit  un loqueteux dans la maison de sa belle-mère,

                        celui qui ne dira pas : « conte ! conte ! »

Ce n’est pas moi qui dis des menteries, mais les gens d’autrefois…

Non, pas des gens d’autrefois, mais ceux qui ont inventé ce conte…

 

Conte ! Conte ! Conte !

 

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Publié dans Contes Betsimisaraka

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