Guerre 1914 – 1918: La mémoire des soldats coloniaux à l'honneur

Publié le par Alain GYRE

Guerre 1914 – 1918: La mémoire des soldats coloniaux à l'honneur

Mercredi, 04 Juin 2014

 

Entre 1914 et 1918, la France, plongée dans la première guerre mondiale, n'a guère mesuré l'ampleur des efforts et des sacrifices des hommes qui peuplaient son empire colonial.

 

Cent ans plus tard, ces efforts et ces sacrifices restent largement méconnus. Pour l’Etat, l'un des enjeux du centenaire est la revalorisation de leur mémoire. Il s'agit pour la France de consolider ses liens avec les anciennes colonies.

 

Le ministère des Affaires étrangères et la mission du centenaire ont ainsi organisé un colloque intitulé « Travailleurs et soldats, les hommes des colonies dans la Grande Guerre », le mercredi 21 mai dernier. En insistant sur le devoir de reconnaissance de la France envers les soldats et les travailleurs des colonies venus se battre pour elle, Annick Girardin, secrétaire d'Etat au développement et à la francophonie, et Kader Arif, secrétaire d'Etat aux anciens combattants et à la mémoire, plaçaient d'emblée cette manifestation scientifique sur un terrain politique.

 

Pour couper court au tapage stérile sur la prétendue repentance de la France à l'égard des anciennes colonies, l'historien Nicolas Offenstadt a immédiatement clarifié les intentions scientifiques de ce colloque : aujourd’hui, l’histoire n’est plus nationale, elle est devenue globale.

 

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   Près de dix historiens venus des Etats-Unis, d'Allemagne, du Sénégal, de Madagascar, d'Inde et du Portugal se sont appliqués à mesurer et à comparer les expériences de recrutement des soldats dans les différents empires de l’époque : anglais, belge, allemand et portugais. « Il s’agit de rappeler l’engagement des colonies dans la Grande Guerre en tenant compte des spécificités de chacun. Notre perspective est critique. Nous allons discuter ce passé. Sans logique de type roman national qui voudrait valoriser les engagements des troupes coloniales et sans y réfléchir dans une logique de repentance qui est un mauvais terme. On ne se repent pas du passé lorsqu'on est un historien. On y réfléchit », a expliqué Nicolas Offenstadt.

 

  L’étude des recrutements dans l’empire français a permis de rappeler que celui-ci fut le seul à envoyer massivement des soldats coloniaux pour combattre en Europe : plus de 400 000 entre 1914 et 1918. Les 800 000 Indiens recrutés par les Britanniques servirent principalement sur les fronts orientaux : à Gallipoli, en Mésopotamie, en Egypte et en Afrique orientale.

 

  Le colloque a été l’occasion de malmener certaines idées recues, notamment celle consistant à voir dans la participation des troupes coloniales une forme d'engagement spontané de l'empire venu défendre la France. Certes, comme l’a rappelé Babacar Fall de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, de nombreux Sénégalais des quatre communes (Dakar, Gorée, Saint-Louis, Rufisque), qui bénéficiaient de la citoyenneté française contrairement aux autres sujets de l’empire, se sont engagés dès le début de la guerre, pensant que le volontariat ferait d’eux les égaux des Blancs. Mais dans les autres régions de l’Afrique-Occidentale francaise, près de 130 000 hommes furent recrutés, le plus souvent par la contrainte.

 

Non sans provoquer des révoltes : en 1915 et 1916, les jeunes gens fuient en brousse, on les rattrape, on les enchaîne parfois pour les présenter aux commissions de recrutement. Les chasses à l’homme évoquées lors du colloque furent étudiées par l’historien Marc Michel dans les années 1980. Celles-ci provoquèrent la plus grande révolte qu’ait connue l’Afrique occidentale coloniale, aux confins du Burkina Faso et du Mali actuels. La répression inclut le bombardement systématique de villages, dont des centaines sont détruits.

 

En Afrique, les hommes sont recrutés pour aller se battre en Europe, mais aussi pour assurer l’effort de guerre sur les chantiers de travail en métropole et dans les colonies. Dès la fin de 1914, les Français, qui ont besoin d’assurer le ravitaillement de l’économie de la métropole, vont recruter des travailleurs par la contrainte en Afrique-Occidentale française (AOF), en Afrique-Equatoriale française (AEF), à Madagascar, en Indochine, au Maghreb, ainsi qu’en Chine. Au total, plus de 200 000 hommes. De même, la France va réquisitionner 100 000 bœufs en AOF au titre de l’impôt en nature entre 1914 et 1918.

 

Ceux qui sont recrutés sur les chantiers de travail, que Léopold Senghor surnommera ironiquement les « tirailleurs la pelle », seront oubliés après le conflit. Selon Babacar Fall, l’effort de guerre n’est pas connu parce que le travail manuel, contrairement au métier des armes, n’est pas considéré comme une activité méritoire. Ceux qui font la guerre meurent avec les honneurs ou en reviennent décorés. Ceux qui travaillent à l’arrière sont victimes de mépris.

 

  La redécouverte de l’engagement des travailleurs coloniaux pendant la Grande Guerre doit également beaucoup à la contribution de l’historienne Ma Li. L’étude qu’elle a consacrée aux travailleurs chinois a permis de déterminer que 36 975 d'entre eux furent envoyés en France dans les usines d'armement, les ports, les mines, les exploitations agricoles et les forêts et que les Britanniques recrutèrent entre 93 000 et 100 000 coolies pour aménager les tranchées et nettoyer les champs de bataille en Belgique et dans le nord de la France. « Les termes de l'accord sino-anglais n'ont pas été respectés. Le contrat stipulait que les travailleurs chinois ne devraient s'acquitter d'aucune tâche militaire, note Ma Li. Les Français ont également violé le contrat, dans la mesure où les Chinois travaillaient dans des usines d'armement. »

 

Pour recruter, les autorités coloniales eurent recourt à l’aide des chefs locaux, là encore souvent par le biais de la contrainte. Les administrations exigeaient d’eux qu’ils présentent des hommes robustes. Dans l’empire français, les réactions des notables furent multiples, certains mirent en place des stratégies d’évitement, d’autres, motivés par l’appât du gain, n’hésitèrent pas à présenter des hommes inaptes ou malades. Le rôle de ces intermédiaires montre en tout cas que l'on ne peut réduire les relations entre colons et colonisés à une opposition entre deux blocs. Les chefs locaux servirent de pont, mais firent également tampon. L’historien Arnaud Léonard explique qu’à leur retour du front, de nombreux tirailleurs malgaches voulurent faire la peau à ces recruteurs considérés comme des planqués et des profiteurs.

 

 Autre intérêt de ce colloque : l’étude des colonies en tant que théâtre de guerre. Des combats eurent lieu dans des zones dispersées en Afrique, correspondant aux colonies allemandes : Cameroun, Togo, Namibie, Tanganyika. Michael Pesek, de l’université Humboldt de Berlin, montre que les atrocités allemandes commises en Belgique au début de la guerre ont eu un large retentissement au Congo belge. Cet épisode va être utilisé par les autorités coloniales belges pour recruter massivement des soldats et des porteurs. Les troupes du Congo belge attaquent les positions allemandes postées sur la rive est du lac Tanganiyka dès 1914. Les Belges, avançant en colonnes soutenues par 200 000 porteurs congolais, repoussent les Allemands en Afrique orientale.

 

  En Afrique, on voit la guerre coloniale dans toutes ses formes : guerre de poste, d'embuscade, de mobilité, mais également guerre logistique qui mobilise les ressources locales. Aussi une guerre qui, contrairement à ce qui se passe en Europe, fait plus de morts pour des raisons sanitaires que de morts aux combats.

 

Il convenait également de sortir des représentations pour s'intéresser à la réalité des relations entre soldats des colonies et soldats de la métropole ou entre soldats des colonies venus des différentes parties de l’empire. Autrement dit, ne pas s'arrêter aux représentations véhiculées par exemple Banania, chocolat envoyé aux tranchées et dont l'image de ce tirailleur est restée pour le soldat blanc de l’époque celle de l’Africain sympathique, grand enfant, considéré comme valeureux, mais également un peu roublard.

 

Mais comme l’a rappelé l’historien indien Santanu Das, les sources sont rares : « Les soldats coloniaux, contrairement aux Européens, ne nous ont pas laissé une littérature abondante. Nous ne disposons pas de ces lettres, poèmes, carnets de route et journaux de bord qui sont la pierre angulaire de la mémoire européenne de la première guerre mondiale. Pour autant, cette lacune ne doit pas empêcher les historiens de mener un travail imaginatif à partir des sources écrites, visuelles et musicales. » Certaines photographies de l’époque, mises en scènes ou prises sur le vif, permettent de comprendre que les rapports sont complexes et que les interactions se font sur différentes modalités. Si un racisme explicite est à l’œuvre, un sentiment de solidarité très profond se dégage souvent, avec l'idée d’avoir combattu ensemble.

 

Quel rapport entretenait les soldats coloniaux avec leur corps, les animaux ou le champ de bataille ? Quel fut leur rapport à la violence ? L’étude des expériences combattantes des soldats coloniaux est également un exercice délicat. Santanu Das a ainsi retrouvé deux versions d’une même lettre rédigée en mars 1915 par Amir Khan, soldat indien présent lors de la bataille de Neuf Chapelle (Pas-de-Calais) : dans la première, passée par le contrôle postal, Amir Khan explique que l’ennemi est affaibli ; dans la seconde, dissimulée à l’intérieur de la première, il exprime son horreur face au bain de sang et se repent de ses péchés devant Dieu.

 

Comme pour les poilus de la métropole ou des colonies, les lettres des soldats indigènes passaient par de nombreux filtres. Les hommes, souvent analphabètes, faisaient écrire leurs lettres par des prêtres catholiques ou des missionnaires protestants. Certaines informations étaient censurées par le contrôle postal. C’est le cas des lettres de tirailleurs malgaches envoyés pendant la guerre a leur famille. Ecrites en malgache, ces lettres n’ont été ni traduites ni étudiées. Celles-ci renferment certainement des renseignements utiles à la compréhension des expériences combattantes des soldats coloniaux, champ de l’histoire qui reste encore peu exploré.

 

Dernier aspect de ce colloque : la profonde remise en cause de l'ordre d'avant-guerre dans les colonies au lendemain de la première guerre mondiale. Si les revendications que le conflit a suscitées ou encouragées ne sont pas honorées par les puissances coloniales, la guerre a produit un nouveau rapport au politique. Au contact des autres, dans les usines, au front ou en prison, les soldats et les travailleurs coloniaux se sont politisés. Une politisation complexe, qui à l'image des rapports entretenus par les colons et les colonisés pendant la guerre, ne se résume pas à une opposition entre deux mondes, mais à un partage des processus guerriers.

 

Antoine Flandrin

 

Le Monde

La Gazette

Publié dans Revue de presse

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