Jumeaux maudits de Mananjary : "Le tabou de trop"

Publié le par Alain GYRE

Jumeaux maudits de Mananjary : "Le tabou de trop"

07/08/12 |  Associations

 

Chez les Antambahoakas de Mananjary, les jumeaux sont fady : rejetés à la naissance et condamnés à l’abandon. Pour éradiquer ce tabou ancestral, l’Unicef et des chercheurs malgaches mènent une grande campagne de sensibilisation.

 

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C’est à la demande du Fonds des Nations Unies pour l’Enfance (Unicef) que le Centre d’analyse et de prospectives sur le développement à Madagascar (Capdam) commence à enquêter en 2008 sur le fady mitaiza zaza kambana, autrement dit les abandons d’enfants au seul motif qu’ils sont jumeaux. Une coutume toujours en vigueur chez les Antambahoakas de la côte sud-est, dans la région de Mananjary. « Le Comité des Nations Unies sur les droits humains avait exprimé son inquiétude auprès de l’État malgache et nous a demandé d’intervenir », commente Nelly Ranaivo Rabetokotany, co-auteur de l’enquête aux côtés d’Ignace Rakoto et Gracy Fernandes.

 

Lié à une légende ancestrale, le fady kambana considère les jumeaux comme des êtres maléfiques, quasi démoniaques, mettant en danger par leur seule existence la survie du clan familial. Les garder amènerait l’exclusion des parents biologiques de la communauté, notamment du tombeau familial, chose impensable pour les Antambahoakas. Le seul recours pour eux est donc de les abandonner à la naissance. Autrefois on les déposait le long du canal des Pangalanes, promis à une mort certaine ; aujourd’hui on les place dans des centres d’accueil où leur destin n’est pas assuré pour autant. « Beaucoup meurent avant la fin du premier semestre, principalement de dysenterie et de malnutrition, sans parler du choc de l’abandon. Les plus chanceux seront peut-être accueillis dans des familles d'adoption en France », explique un bénévole du Centre d’accueil et de transit des jumeaux abandonnés (Catja) de Manajary. Trouver une tonne et demie de riz tous les mois pour nourrir la centaine d’enfants recueillis, sans subventions de l’État, tel est le pari toujours recommencé de ce centre qui est, avec Fanantenana, la seule structure dévouée au sort des jumeaux abandonnés, en attendant celle que le PNUD compte créer.

 

« Nous sommes dans un district économiquement pauvre qui n’a connu aucune évolution depuis une dizaine d’années. Quelque part, le maintien de ce tabou est lié à cette situation », fait remarquer Nelly Ranaivo Rabetokotany, historienne et anthropologue. « L’objectif n’est pas de stigmatiser la population, sachant que dans d’autres pays la protection des enfants est tout aussi problématique », précise-t-elle.

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Depuis les années 2000, des campagnes de sensibilisation ont lieu auprès des parents biologiques, notamment les mères, pour les encourager à garder leurs enfants. Malgré la forte implantation du tabou chez les Antambahoakas, les mentalités évoluent peu à peu, comme le montre l’exemple du village de Fanivelona, dans le district de Nosy-Varika, à 100 km au nord de Mananjary. Le 5 juillet 1982, ce village a aboli le fady kambana grâce à l’action des chefs coutumiers (mpanjaka-tangalamena) qui se sont engagés publiquement à « prendre sur eux » toute malédiction éventuelle qui découlerait de l’abandon de cette coutume. À Fanivelona, les jumeaux sont désormais élevés par leurs parents sans qu’aucun malheur ne perturbe leur vie, et le village a commémoré en grande pompe, en juillet dernier, le 30e anniversaire de cette abolition. « Mananjary est tenté de suivre l’exemple de Fanivelona, mais les chefs coutumiers sont divisés sur ce sujet. Ils veulent que la levée du tabou soit monnayée », explique Nelly Ranaivo Rabetokotany. L’enquête du Capdam a donné lieu à un ouvrage très documenté, Les jumeaux de Mananjary, entre abandon et protection, édité par l’Unicef et agrémenté de photographies de Pierrot Men.

 

 

 

Aina Zo Raberanto

Photos : Pierrot Men

 

(article publié dans no comment magazine n°31 - Août 2012 ©no comment éditions)

 

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