L’Alahamadibe rassembleur des Zanadranavalona

Publié le par Alain GYRE

Tradition : L’Alahamadibe rassembleur des Zanadranavalona

 

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Les bœufs à sacrifier sont amenés au « kianja » après avoir été aspergés d’eau bénite

 

Selon le calendrier lunaire, le Nouvel an observé et célébré à Anosimanjaka durant trois jours a été un moment d’incursion vers le passé, dans la plus pure tradition. Quatre-cents ans d'histoire en continu.

 

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Jeudi 8 août vers 19 h. En roulant sur la portion de route entre le marché artisanal de la route-digue, porte d'entrée du fief d'Ambohitrimanjaka, et le premier pont servant d'accueil au visiteur, la lune se montrait timide. Un croissant jaunâtre en forme de « C » à la courbe parfaite, des étoiles impassibles et des rizières assombries du Betsimitatra. Quiétude à l'état pur. Une annonce zen pour se préparer à ce qui va se dérouler.

Dans ce coin ouest de la périphérie d'Antananarivo, ce sera la liesse générale. Le Nouvel an malgache des Zanadranavalona va être fêté durant trois jours. Exactement, à Anosimanjaka, une localité surélevée face à la colline d'Ambohitrimanjaka. De jeudi à samedi, Andriana originaires et simples habitants du voisinage vont suivre, à la mémoire orale près, une tradition vieille de quatre siècles, sinon plus.

À cette heure plus ou moins avancée pour la saison, la première colline est encore animée. Les épiceries et les lieux de beuverie éclairent gaiement la rue principale qui mène vers le terminus de la ligne 159. C'est également l'heure, pour les travailleurs et les travailleuses de la capitale, de rejoindre leur domicile. Ambohitrimanjaka vit son quotidien, quoique les quelques riverains interrogés sachent que c'est bel et bien l'Alahamadibe. Une fois la commune passée, une route pavée s'arrête à Anosimanjaka. Un village dans la pénombre. Sans lumière en dépit de l’existence de quelques poteaux électriques.

« Une personnalité, habitant ici, envoie parfois ses gardes du corps armés faire des patrouilles de nuit. Mais ces derniers nous ont raconté qu’ils préfèrent déguerpir, quand ils entendent le cri du hibou », rigole Zoky Tantely, un épicier résigné du coin.

Mais le Nouvel an malgache a réussi à faire sortir de leurs maisons les plus craintifs. Des silhouettes précédées par des points lumineux sillonnent les ruelles, comme si de rien n'était. En s'approchant de la partie la plus reculée du village, on commence à entendre les amplis cracher de la musique de kermesse. Le « kianja » se trouve donc à quelques mètres de là. Un lieu sacré qui a toute son histoire pour tout Anosimanjaka.

« Du temps de Nenibe Ranavalona, c'était un étang. Elle a réussi à rassembler et convaincre la population de le remblayer et d’en faire ce lieu de communion », rappelle Marovatana Rasahivelo, président d'honneur de l'association des Zanadranavalona.

A la gauche du « kianja » se trouve le tombeau de la reine Ranavalotsimitovia­minandriana (1675-1710) – mariée à Ratiarimanjaka. Celle qui, d'ascendance royale, a été à la source et à l’origine de cet événement rituel de l'Alahamadibe. Le sacré des sacrés, son tombeau trône sur le

« kianja ».

Feu sacré

Pour cette première nuit, l'organisation a prévu la retraite aux flambeaux, ou « arendrina ». La fanfare militaire, dont le service est loué pour l'occasion, interprète le premier morceau, la chanson entraînante « Iao» de Rossy. Les gosses courent dans tous les sens. Les stands de tourniquets et de jeux de hasard voient leur clientèle doublée.

L’entrée du tombeau royal ouvre ses portes. Une petite bougie est allumée dans le « tranomanara », une construction en bois érigée au-dessus de la sépulture. Une jeune fille, censée être vierge, s'empresse de dérouler une natte dans la petite maison sacrée. Dadabe Ramanana, dépositaire du lieu depuis 1973, guide les curieux. « Avant d'allumer le feu, nous demandons la bénédiction de Nenibe Ranavalona », explique-t-il.

Ensuite, c'est la mêlée générale sous les yeux incrédules de la fanfare. Tout le monde, sans distinction d'âge ni de sexe, veut cette flamme sacrée. Des esprits commencent à s’échauffer, mais les Zanadranavalona arrivent quand même à ramener le calme. Après coup, un cortège musical et festif sillonne la colline d'Anosimanjaka avec les torches enflammées. Ce sont surtout les gamins qui s'amusent dans cette parade bon enfant. À chaque halte, un bal s'improvise. Quelques titres joués, et le cortège se dirige vers le centre de la localité. Jusqu'à minuit, les instruments à vent et les tambours ont fait du village une discothèque, une véritable « Ibiza des rizières ». Tandis que les stands des tourniquets et autres jeux de dés continuent de faire leurs petites bonnes affaires.

« C'est vraiment demain que les gens viendront en grand nombre », prévoit Justin Rafalihery, un habitué de l'Alahamadibe.

Le vacarme prend fin vers 1 h du matin. Les baffles se taisent. Les ruelles d'Anosimanjaka replongent dans leur pénombre habituelle, les petits feux follets des lampions ont regagné les maisons, le « kianja » est de nouveau balayé par les courants d'air. La localité s'endort enfin, car demain sera un autre jour. -

Réveil à 8 h, le vendredi. L'association Zanadranavalona est là au grand complet, tout de rouge vif vêtue. Déjà, les stands de vente de boissons et de menues marchandises ont trouvé place. Les effluves odiriférants sortant d'une marmite de soupe aux légumes suffisent à requinquer le monde fatigué des excès de la nuit.

 

De la viande pour tous

Les deux zébus abattus sont emmenés dans la cour d'une maison pour y être dépecés. Place maintenant à la cérémonie officielle. Les Zanadranavalona ont invité des dignitaires royaux des autres régions, comme le prince Kamamy, le prince Brunnel ou le prince Kolo Roland. Chaque orateur a mis en exergue la sacralité des valeurs ancestrales bafouées par la colonisation, ce qui était prévisinle.

Il est presque 13 h. Après, le « fitsofan-drano », la bénédiction ultime, le « Kianja » se transforme en un lieu de grand banquet. La fête continue. Grand repas et partage du « hena manitra », les Zanadranavalona ont offert de la viande des deux zébus abattus à tout le monde sans distinction. Chacun rentre chez lui avec un petit sachet de viande de l'Alahamadibe. Qui reprend le lendemain, samedi dernière journée, avec un grand tournoi de hiragasy comme pour remercier les habitants d'Anosimanjaka d'avoir été présents au cours de ces trois jours de réjouissances.

Samedi soir, vers 21 h, Anosimanjaka tombe dans son silence nocturne. La localité s'endort et vient de passer dans une nouvelle année.

 

 

Maminirina Rado

 

Mercredi 14 août 2013

L’Express

Publié dans Coutumes

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