L’épineux et l’oiseau

Publié le par Alain GYRE

Contes du Sud : L’épineux et l’oiseau

05/08/13 |  Traditions

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Un jour, paraît-il, un petit oiseau bleu, dont les ailes étaient à peine affermies, prit son envol de la haute montagne où se trouvait son nid. Sourd aux supplications de sa mère, le petit oiseau femelle partit à la recherche d’un être dont il ignorait tout de la nature, mais dont il sentait l’existence et l’appel.

- Bénis-moi, mère, je dois partir, suppliait-elle.

 

- Soit ! Puisque tu insistes, je te bénis, ma fille. Va et trouve ce que ton cœur désire !

 

Ngaly s’envola, d’abord maladroitement, étourdie par l’idée de l’inconnu qu’elle s’apprêtait à affronter les yeux fermés mais le cœur ouvert, et les autres sens en alerte, attentive au moindre signe qui pût lui faire reconnaître celui que son âme recherchait si ardemment.

 

Ngaly volait, volait. Elle se posait de temps en temps pour prendre du repos ou picorer. À la vue d’une sauterelle différente de celles qu’elle attrapait d’habitude, elle sentit son cœur bondir.

 

- Qui es-tu ? lui demanda-t-elle.

- Une sauterelle, tu ne vois pas ? Mais tu ne pourras pas me manger, petit oiseau bleu, car j’ai des épines aux pattes arrières. Je te blesserai immanquablement. En plus, je suis trop jolie pour servir de repas. Regarde !

 

Et la sauterelle déploya des ailes aux couleurs orange et marron.

- Tu as raison. Mais ce n’est pas pour t’attraper que je me suis approchée de toi. C’est parce que tu as un petit quelque chose qui m’émeut et je croyais que c’était toi que je cherchais. Longue vie à toi, jolie sauterelle.

Et Ngaly reprit son envol, se fiant à la direction du vent, au parcours du soleil, à l’orientation de certaines plantes, au sens d’écoulement des rivières.

Quelques jours plus tard, une nouvelle rencontre fit bondir son cœur. Un serpent d’un noir luisant, aux crocs aux reflets argentés, s’enroulait lascivement autour d’une branche d’arbre. Non sans crainte, Ngaly se posa et pépia timidement pour attirer l’attention.

- Que veux-tu l’oiseau bleu ? Tu es trop petit pour intéresser mon estomac.

- Heureusement… je me disais justement que nous pourrions devenir amis.

- Et qu’est-ce qui te le fait croire ?

- Je ne sais pas trop. Un petit quelque chose qui m’émeut en toi. Peut-être ce sourire argenté ?

- Passe ton chemin l’oiseau, avant que je change d’avis.

Ngaly ne se le fit pas dire deux fois et reprit son envol. Quelques jours passèrent encore avant qu’elle ne fît une autre rencontre qui manqua la faire chavirer de surprise. D’en haut, elle vit un animal majestueux broutant sans hâte l’herbe grasse qui l’environnait.

L’animal était grand, beau, bien bâti, tout de muscles. Il avait quatre pattes, des sabots, une jolie et longue queue, une grande bosse qui bougeait dans une lenteur apparemment calculée, et surtout, surtout, deux cornes magnifiques ressemblant chacune à un croissant de lune. Sa robe, dont un pan formait d’élégants plis sous son cou, était du plus beau roux. Une étoile blanche se dessinait sur son front. Sans hésiter, Ngaly plongea et se posa prestement sur le sol.

- Que tu es beau !

Un meuglement, à la fois doux et puissant, lui répondit. L’animal souffla vers elle un air chaud.

- C’est la première fois que je te vois, petit. Qui es-tu ?

- Je m’appelle Ngaly et je viens de très loin, des régions montagneuses. Je suis à la recherche de quelqu’un.

- Peux-tu me le décrire ? J’en connais, du monde.

- Il te ressemble certainement.

- Tu ne le connais donc pas ? Et pourquoi crois-tu qu’il me ressemble ?

- Parce que tu as un petit quelque chose qui m’émeut.

Cette fois-ci, un meuglement saccadé lui répondit. Le grand animal riait et sa queue se balançait. Ngaly, pour la première fois durant ce long voyage, éclata de rire à son tour. Elle riait, riait, et son plumage en devint plus luisant.

- Écoute joli petit oiseau bleu, je ne crois pas être celui que tu cherches. Vois-tu, ces choses-là se connaissent à deux. Si j’étais celui que ton coeur désire, je t’aurais reconnu sans t’avoir jamais vu, je t’aurais attendu depuis des années et je me serais préparé en sentant ta venue. Non, petit oiseau, nous ne sommes pas faits pour vivre ensemble. À la limite, tu pourrais me servir à picorer mes parasites, ce que tu ne mérites pas, une grande âme se cache dans ton petit corps. Continue ton chemin. Tu es certainement dans la bonne direction. Va, et fais ta vie, accomplis le destin que tu t’es créé et sois heureux.

Ngaly reprit son envol. Son âme communiquait déjà avec l’inconnu qui l’attendait et sentait certainement sa venue. De son coeur sourdait un chant, un chant qu’elle n’avait jamais chanté ni entendu auparavant, mais qui semblait avoir toujours été connu d’elle, conservé dans son âme et dicté par elle. Le soleil étant sur le point de se coucher, elle décida de s’arrêter et s’installa près d’un point d’eau. Se mirant à la surface liquide, elle se trouva transformée : un plumage d’un bleu nuit luisant, des yeux jaune-or, un bec affiné. Et surtout, une houppette était apparue sur sa tête. Un émoi indescriptible la saisit à la gorge et elle se sentit soudain très seule.

Le lendemain, Ngaly fut réveillée par le vent qui se levait, faisant crisser les feuilles de l’arbre qui l’avait reçue pour la nuit. Les sens immédiatement en éveil, elle secoua ses plumes emmêlées de sommeil.

« Une chose merveilleuse va arriver aujourd’hui, ou je ne suis pas descendante d’ancêtres royaux », pensa-t-elle en scrutant l’horizon et en humant l’air. Écoutant son coeur, elle prit la direction du vent.

Au moment exact où le soleil parut, Ngaly le vit et fut prise de vertige. Elle s’immobilisa dans un vol plané. Ce qu’elle cherchait depuis des semaines se trouvait sous ses yeux, il n’y avait pas de doute. Elle descendit un peu. Ce n’était pas un oiseau, ni un animal, c’était un végétal, longiligne, sans branches, avec des feuilles minuscules, presque des aiguilles, qui le recouvraient du pied à la cime. Et des épines grises parcouraient tout le tronc, lui donnant des reflets argentés. Un épineux ! Ngaly frissonna. Et elle sentit les vibrations du végétal monter jusqu’à elle, l’appeler. L’épineux l’attendait, et ses milliards d’épines se hérissaient dans sa direction, comme une offrande qui implorait une réponse. L’oiseau sentit ses plumes se hérisser à leur tour, son cœur jubilait, son âme vibrait. Elle était arrivée, elle l’avait retrouvé et lui l’avait reconnue. Enraciné, il ne pouvait bouger, mais il appelait l’oiseau bleu de tous ses vœux.

Un désir de parade anima Ngaly qui se mit à tournoyer lentement au-dessus de l’épineux, dans une allure qu’elle voulait majestueuse. Elle amorçait une descente. Dans l’attente, les feuilles de l’arbre frémissaient et ses épines luisaient. Ngaly descendait toujours en tournoyant, elle dépassa la cime et, à la hauteur de ce qu’elle prit pour le cœur du végétal, se planta dans les épines qui transpercèrent son corps. L’épineux craqua sous l’émotion.

Les amoureux étaient au comble du bonheur et de la douleur. L’animal perdit son sang, le végétal sa sève. Un chant fusa de la gorge de Ngaly au moment où son âme entrait en fusion avec celle de l’épineux, le chant qui lui avait été inspiré durant son voyage, un chant d’une beauté inouïe que l’amour et le bonheur de connaître l’étreinte ultime rendaient incomparable. Ils moururent au même instant : l’oiseau exhala son dernier soupir, l’épineux finit de se faner.

Et sous le regard indifférent des uns, admiratif des autres, animal et végétal, rendus sublimes par l’amour, muèrent en minéral, magnifique et éternel. C’est ainsi qu’est né le quartz rose.

Un conte est un conte, que celui qui languit de nostalgie se donne des ailes pour me retrouver.

 

 

 

 

Sylvia Mara

(article publié dans no comment magazine n°43 - Août 2013 ©no comment éditions)

 

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