L'indiscrétion ou Tsikifo le voyageur

Publié le par Alain GYRE

76 L’indiscrétion ou Tsikifo le voyageur.

 

Tsikifo retournait à son village après une longue absence. Il marc hait depuis l’aube et il devait encore traverser la forêt avant d’arriver chez lui.

Les arbres énormes montaient tout droit d’un seul jet comme pour se rapprocher de la lumière. Entre les troncs gris ou noirs, des lianes tendaient leurs filets, rendant la marche difficile..

Il était las et les orchidées aux fleurs immenses, pareilles à de grands papillons, exhalaient une odeur lourde. Il avait envie de s’étendre et de dormir. Il ralentit ses pas et son pied heurta une grosse pierre blanche. Il se pencha et la ramassa.

 

Ce n’était pas une pierre, c’était un crâne.

Tsikifo s’assit au pied d’un arbre et regarda le crâne. Puis le tournant et le retournant entre ses doigts, il songea…

 

A force de réfléchir, il se mit à rêver tout haut ; il parla au crâne et le questionna :

-D’où viens-tu ? lui demanda-t-il, que fais-tu dans l’existence ? es-tu le crâne d’un méchant ou d’un sage ? Lorsque tu avais une langue, t’en servais-tu pour dire des mots qui apaisent ou les mots qui piquent comme des guêpes ? Dans tes orbites, maintenant creuses, avais-tu des yeux pleins de douceur et pleins d’amour ou tes regards versaient-ils la haine ? Quelles paroles venimeuses ou quelle musique délicieuse les trous de tes oreilles ont-ils enregistrées ? De quelle boue ton âme était-elle faite ? ou de quels nobles sentiments ?

 

Et Tsikifo ne s’arrêtait pas de poser des questions et de retourner le crâne entre ses mains.

 

Le crâne se mit alors à parler :

-Pourquoi me tourmentes-tu ainsi ? demanda-t-il.

Le voyageur laissa rouler le crâne sur l’herbe. Mais l’herbe était épaisse et le crâne ne se fit point de mal. Puis, Tsikifo, comme il n’était pas homme à s’effrayer longtemps, installa le crâne bien commodément sur une touffe de mousse, en face de lui et commença à l’interroger :

-Dis-moi donc ce que tu faisais dans ta vie ? Es-tu mort depuis longtemps ? Et de quoi es-tu mort ?

-Eh bien, dit le crâne, je suis mort parce que l’indiscrétion m’a tué.

-Je ne te crois pas. L’indiscrétion n’a jamais tué personne.

-je suis mort, répéta le crâne, parce que l’indiscrétion m’a tué.

 

Et il ne cessa plus de répéter ces mots d’une voix basse et plaintive jusqu’à ce que le voyageur, impatienté, se levât. Il repris sa route sans même dire adieu au pauvre crâne, qu’il abandonna sur l’herbe.

 

Mais tout en marchant, il ne cessait d’y penser. Il cheminait maintenant dans la savane monotone et se hâtait, car il voulait atteindre le village avant le milieu du jour.

Il souriait en pensant à la merveilleuse histoire qu’il allait pouvoir raconter. Il n’aurait donc pas voyagé en vain et, à défaut de fortune, il rapportait un fait vraiment exceptionnel : un crâne avait parlé.

 

Maintenant, à travers les manguiers, il voyait les cases serrées du gros village et, dans l’air, monter la fumée. Il était bientôt midi. Dans les grandes marmites de terre les femmes préparaient, en plein air, la cuisson du riz.

Mais Tsifiko, sans prendre le temps de saluer ses parents et ses amis, se dirigea vers la case du Chef Andriamatahoratra (le Seigneur-au-caractère-difficile-mais-pourtant-respecté).

Dans « les cas extraordinaires », on pouvait entrer sans se faire annoncer, mais il fallait vraiment que l’affaire en vaille la peine. Tsikifo en avait jugé ainsi et il entra.

‘Je suis venu t’annoncer une chose que j’ai vue et entendue il n’y a pas très longtemps et que personne n’a vue ni entendue.

-Tu m’étonnes, dit le Seigneur-au-caractère-difficile. Moi, j’ai tout vu et tout entendu.

-J’ai vu un crâne et ce crâne a parlé.

-Tu mens, dit le Chef. Tu te moques de moi et tu seras puni.

-Je peux te le prouver. J’ai laissé le crâne au pied d’un arbre dans la forêt et je saurai le retrouver. Si j’ai menti, tu pourras toujours me faire décapiter.

 

Andriamatahoratra fit alors convoquer tout son peuple, les mains aux hanches, il vint se placer sur l’estrade réservée aux kabary. La main droite levée, il fit un tour sur lui-même afin d’avoir une vue générale sur l’assemblée et il parla ainsi :

-Ecoutez, écoutez, je vais vous annoncer une chose extraordinaire. Cet homme prétend avoir rencontré un crâne qui parlait. Le croyez-vous ?

-Nous ne le croyons pas, O Seigneur-au-caractère-difficile-mais-pourtant-respecté, répondit un des Vieillards-du-village, au nom de la foule. Un crâne n’a jamais parlé, cet homme se moque de nous.

-C’est ce que je lui ai dit et il insiste et veut nous prouver qu’il dit vrai. Mais s’il a menti et que le crâne ne parle pas et se conduit comme un crâne ordinaire, je ferai alors décapiter cet homme. Devons-nous l’accompagner jusqu’aux lieux où se trouve le crâne ?

-Oui, nous le devons, répondit un autre Vieillard-du-village.

 

Ayant eu l’approbation de son peuple par la bouche des Vieillards, le Chef, drapé dans son grand lamba comme un Romain dans sa toge, se mit en route vers la forêt, précédé du voyageur et suivi de la foule.

 

Tsikifo retrouva facilement son chemin, car il avait souvent parcouru la forêt en tous sens. Le crâne était toujours sous l’arbre. Alors le voyageur, sûr de son fait, le questionna :

-O crâne ! de quoi es-tu mort ?

Pas de réponse.

Il questionna une seconde fois, puis une troisième fois, mais il n-obtint que le même silence.

La foule murmurait. Le Seigneur-au-caractère-difficile roulait des yeux terribles.

-Je te donne encore une chance hurla-t-il. Interroge-le encore une fois et plus fort, il est peut-être un peu dur d’oreille et n’a pas entendu, ajouta-t-il en ricanant.

Tsikifo, terrorisé, posa une dernière fois la question, d’une voix de stentor :

-O crâne ! m’entends-tu ? de quoi es-tu mort ?

Rien.

 

Séance tenante, le Seigneur fit exécuter le voyageur.

Mais tandis que la tête roulait on entendit le crâne dire de sa voix basse et plaintive :

-Je t’avais prévenu : l’indiscrétion peut causer la mort.

 

Les contes de la Grande Ile

Par Jean Benjamin Randrianirina

 

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