La belle et la mer

Publié le par Alain GYRE

La belle et la mer

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Il était une fois un homme nommé Roandria, un notable, riche et respecté dans son village. Il avait trois épouses. La première, Soamahery – belle-dure –, avait deux garçons et deux filles. La seconde, Soamalao – belle-piquante –, était mère d’un garçon et de deux filles. Et la dernière, Soamazava – belle-lumineuse –, n’avait qu’une enfant prénommée Soavoatse – bien-faite, belle.

 

Roandria aimait ses enfants d’un amour égal. Mais c’est à Soavoatse, la plus démonstrative de tous, qu’il manifestait ses sentiments : une grande tendresse et surtout une protection passionnée pour l’enfant unique de sa mère. Ce que la fratrie n’appréciait guère. Le groupe se mit alors à comploter pour faire perdre à la benjamine la place de préférée du père. Comme leurs mères, premières épousées, étaient des nanties, ce qui n’était pas le cas de celle de Soavoatse, ils se mirent tous les jours de la semaine à apporter à leur père du foie de chèvre, du lait et du miel. Soavoatse, dans la naïveté de ses sept saisons de pluies, apportait également des présents à son père, faits de petites fleurs sauvages, souvent durement cueillies en haut des épineux, ou de coquillages cherchés loin au bord de la mer. Cela émouvait Roandria et augmentait son affection pour sa toute dernière.

 

Les frères et sœurs tinrent alors conseil :

- Utilisons la manière forte, éliminons-la !

 

Aussitôt dit, aussitôt fait. Un plan était monté pour faire disparaître la petite. Et un matin :

- Soavoatse ! tu ne veux pas venir jouer avec nous aujourd’hui ?

 

La surprise remplit le cœur de la fillette d’une joie qui éclatait en cris. Elle était heureuse que les grands, qu’elle croyait la détester, s’intéressent enfin à elle. Ceux-ci l’entraînèrent alors aux champs, prévenants et caressants, la portant à tour de rôle sur le dos, sous prétexte que leur père se fâcherait si elle rentrait fatiguée au village. Trop heureuse, Soavoatse se laissait faire. Arrivés aux champs, ses frères se mirent à fabriquer sous ses yeux une caisse de la taille d’un enfant. Pendant ce temps, ses sœurs ramassaient ce qu’elles trouvaient d’herbe et coupaient des feuilles. Elles en tapissèrent ensuite la caisse.

 

- À quoi cela va-t-il servir ? s’enquit Soavoatse.

- À rapporter un grand cadeau pour notre père, répondit l’un.

- Oui, une statue magnifique de ta taille, poursuivit l’autre.

- Justement, il faut que tu l’essaies pour voir, dit un autre encore.

- Vas-y ! encouragea l’une de ses sœurs. Notre père sera tellement heureux.

 

Entendant ces derniers propos, Soavoatse s’exécuta sans hésiter.

- Elle a l’air faite pour toi, gloussa une autre.

- Attends qu’on essaie aussi le couvercle !

 

Et le couvercle fut posé, fixé, et le tout attaché. Après quelques minutes de silence et d’attente, la prisonnière se mit à crier, à hurler, à taper, à supplier, à pleurer en vain. Ses frères hissèrent la caisse sur leurs épaules et le groupe se dirigea d’un pas rapide vers la mer où elle fut jetée. Aussitôt la mer entraîna la caisse vers l’horizon…

 

Les sept frères et sœurs retournèrent au village et apparurent devant leur père, les larmes jusqu’au cou.

 

« Père, se lamentaient-ils, Soavoatse a été enlevée par un esprit des eaux. Nous lui avons bien interdit de s’approcher de la plage, nous lui avons bien expliqué que la mer est pour nous une zone tabou. Mais que voulez-vous, en acceptant ses coquillages, vous l’avez encouragée à fréquenter la mer maudite. La voilà disparue à jamais, emportée par les esprits. »

 

Le père s’effondra. La mère, Soamazava, accourut, les yeux fous. Les grandes épouses arrivèrent à leur tour, imitant leurs enfants en cris et en larmes. Mais Soamazava lisait la jubilation dans leur cœur. Sans émettre aucun son, se drapant dans son lamba, elle quitta le village et se rendit à la mer. Elle vit alors au loin une caisse qui ballottait au gré du vent.

 

« Oooh mes grands ancêtres paternels, mes grands ancêtres maternels, faites tourner le vent dans la direction du rivage pour que la mer puisse me ramener ma belle ! »

 

Ainsi priait la mère avec ferveur, chantonnant sa douleur, expirant les tumultes de son cœur dans les notes de sa mélopée. Et elle passa la journée entière à suivre du rivage l’évolution de la caisse sur la mer. Elle allait toujours plus au nord. La nuit tombait, la caisse s’éloignait. Une lune clémente éclairait la surface liquide, et du rivage, Soamazava continuait à veiller sur son enfant et à marcher.

 

« Oooh mes grands ancêtres paternels, mes grands ancêtres maternels, faites tourner le vent dans la direction du rivage pour que la mer puisse me ramener ma belle ! »

 

Le lendemain, le soleil levant vit Soamazava toujours en marche, les yeux hagards, les traits tirés, les joues creuses, les cheveux emmêlés. Mais son dos restait droit, sa marche rapide, son lamba bien noué, son regard perçant, et un halo de lumière semblait l’envelopper. Et son chant suppliant, fait de douleur et d’espoir, remplaçant les larmes qu’elle n’arrivait pas à verser, continuait de se répandre sur l’étendue de la plage, au-dessus des eaux, dans les airs.

 

« Oooh mes grands ancêtres paternels, mes grands ancêtres maternels, faites tourner le vent dans la direction du rivage pour que la mer puisse me ramener ma belle ! »

 

Et au matin du troisième jour, la caisse échoua sur la plage. Soamazava se précipita, s’acharna sur la corde, puis sur le couvercle, en vain. Avec ses dernières forces, elle traîna la caisse et partit à la recherche de mains secourables. Mais à chaque porte qu’elle frappait, de chaque individu qu’elle approchait, elle entendait la même réponse négative : « Soamahery et Soamalao ont fait dire partout que ceux qui vous porteront secours, vous hébergeront ou vous donneront à boire en pâtiront. Nous sommes désolés. »

 

À bout de force, menaçant de s’écrouler sous l’effort, Soamazava déposa la caisse et se mit à gratter le bord du couvercle avec un bout de coquillage. Le soleil commençait à décliner quand celui-ci céda enfin et découvrit Soavoatse, inconsciente. La mère darda sur sa fille des yeux que l’amour rendait de braise. Réchauffé, le corps inanimé bougea et l’enfant ouvrit les yeux. La mère s’évanouit. Le cœur de Soavoatse était au bord de l’éclatement, tant sa douleur était grande de voir sa mère qui n’avait gardé que la peau sur les os. Elle était méconnaissable mais elle rayonnait. Soavoatse éclata en sanglots. Elle pleura toutes les larmes de son corps, si longtemps qu’un ruisseau finit par se former, baignant le corps inerte de sa mère. La nuit tomba, le vent se leva. Le froid saisit Soamazava qui frissonna et reprit connaissance. Ses yeux qui s’ouvrirent furent les premières étoiles de cette nuit-là. Lentement, le ruisseau de larmes de Soavoatse rejoignit la mer.

 

Chaque fois que vous trouvez sur la plage une petite source d’eau douce qui se jette dans la mer, ayez une pensée pour les larmes de la belle devant l’épreuve inhumaine de sa mère.

 

Un conte est un conte, je nettoie le coquillage, vous en décorez votre intérieur.

 

 

 

 

Par Sylvia Mara

(article publié dans no comment magazine n°42 - Juillet 2013 ©no comment éditions)

 

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