La Goulue

Publié le par Alain GYRE

73 La Goulue.

 

            Elles étaient trois sœurs. Comme il y a de cela très longtemps, personne n’a retenu leurs noms, mais la cadette avait un appétit tellement exagéré qu’on l’avait surnommée la Goulue et ce défaut l’a sauvée de l’oubli.

 

            Donc, elle ne pensait absolument qu’à manger. C’était une véritable obsession, rien d’autre ne l’intéressait. Dès qu’elle entendait le bruit que faisait le pilon dans le grand mortier de bois, elle se mettait à chanter au rythme du grand bâton qui allait et venait régulièrement en faisant voltiger la paille autour de la pileuse.

            Inutile de dire que la Goulue ne consentait jamais à faire ce travail ; elle prétendait que l’exercice lui donnait encore plus d’appétit ; aussi sa mère préférait-elle faire l’ouvrage, trouvant cela plus avantageux, tout compte fait.

            Alors la <goulue chantait pour encourager la travailleuse :

 

            Han ! han ! le pilon danse

            Et le riz danse sous le pilon

            Han ! han ! mon estomac danse

Il danse dans mes talons…

 

Et la pauvre femme n’avait-elle pas plutôt mis le riz dans le van pour séparer les grains de la paille que la Goulue inspirée s’écriait :

 

Vite, vite, vanne, vanne

Paille vole au vent

Car mon estomac en panne

Ne remplit pas souvent

 

Et dès que le riz se mettait à bouillir dans la marmite, ce parfum exquis la faisait déclamer :

 

Riz, si tu ne finis pas

De bouillir

Il me faudra un en-cas

Pour ne pas défaillir

 

Enfin, le riz était cuit et la mère le versait sur des morceaux de ravinala, dont les larges  et longues feuilles avaient été découpées en rectangles de toutes dimensions pour servit de plats, de cuillères et d’assiettes, et cette vaisselle du Bon Dieu simplifiait bien le nettoyage.

Mais de cela la Goulue ne se souciait guère car, de toutes façons, elle ne s’en serait pas occupée.

Donc elle encourageait sa mère à verser les portions dans les feuilles étalées sur la natte et elle priait :

 

O ! verse, verse encore

Le riz

Car pour mon estomac, c’est de l’or

Et il rit

 

En un clin d’œil, elle vidait sa feuille et réclamait une nouvelle portion, alors que les deux sœurs n’avaient même pas fini leur première ration et, si elles s’avisaient d’en demander encore, il n’en restait plus : la Goulue avait vidé aussi la marmite.

Personne n’arrivait jamais à manger à sa faim et, tandis que la Goulue devenait de plus en plus grasse, toute la famille maigrissait. Cela ne pouvait durer. Le père prit un jour une grande résolution. Il décida de faire manger les deux aînées avant la Goulue.

Pendant ce temps la jeune vorace devait rester allongée sur sa natte et attendre la fin du repas.

Bien entendu, sa part lui serait réservée dans le fond de la marmite… une part abondante, mais raisonnable.

 

Mais ce soir-là, au moment de servir le riz, on chercha partout la cuillère de bois. La famille n’en possédait qu’une, et la mère se demandait comment elle allait remplir les feuilles-assiettes.

-Peut-être as-tu laissé tomber la cuillère dehors, suggéra la Goulue.

 

Toute la famille, sans méfiance, sortit pour se mettre à la recherche de l’objet perdu. La Goulue s’était rendormie sur sa natte.

Elle ne dormait que d’un œil, sans doute, car à peine tous les quatre avaient-ils tourné le dos que la Goulue bondit vers la marmite, armée de la cuillère qu’elle avait sournoisement dissimulée sous sa natte. En quelques bouchées, elle eut tout avalé. Puis elle se recoucha et se rendormit, cette fois, pour de bon, la conscience tranquille.

De cette façon, elle n’entendit pas les cris et les protestations de ses sœurs et les menaces de ses parents, lorsqu’ils rentrèrent dans la case et qu’ils virent la cuillère plantée dans la marmite vide.

 

Les Anciens qui racontent cette histoire ne disent pas ce qu’il se passa ensuite.

 

Les contes de la Grande Ile

Par Jean Benjamin Randrianirina

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