La jalousie ne paie pas

Publié le par Alain GYRE

117 La jalousie ne paie pas.

 

 

            Le Prince Andriambahoaka était renommé pour sa belle prestance. Il n’avait point encore pris femme. Parmi toutes les jeunes filles du royaume, seules trois, de par leur caste et de par leur beauté, pouvaient chacune aspirer à être l’élue du prince. Mais elles étaient sœurs.

            « Si je devenais la femme d’Andriambahoaka, déclara l’aînée, je lui tisserais un pagne entier avec la soie d’un seul cocon ».

            « Si je devenais  la femme d’Andriambahoaka, annonça la cadette, je lui tisserais une toge avec la soie d’une seule araignée.

            « Si je devenais la femme d’Andriambahoaka, murmura la dernière-née, j’enfanterais trois jumeaux ».

            On rapporta ces projets au prince.

            Celui-ci ne s’embarrassa point outre mesure dans le choix – et c’était d’ailleurs dans les coutumes des ancêtres : il épousa les trois sœurs.

            La première avait des yeux de jais, la deuxième avait des dents de perle, mais la troisième était la préférée du prince parce que la plus belle.

 

            Un jour, Fara, la dernière-née des épouses, manifesta le désir de posséder sept troupeaux de bœufs. Car Fara était enceinte. Andriambahoaka partit donc en chasse au loin dans les grandes plaines sakalava.

            Pendant l’absence du prince, Fara sentit les douleurs annonciatrices de la délivrance.

            C’était une nuit compacte. Dans l’âtre, le feu s’était déjà éteint. Fara appela une esclave et lui tint ces paroles :

            « Va chez mes sœurs, demande-leur du feu. Feins d’être en pleurs et garde-toi de leur dire que Fara est près d’accoucher ».

            Et l’esclave obéit. A la porte des deux grandes sœurs, elle sanglota :

            « O vous, femmes charitables, de grâce ouvrez-moi, Fara vient de me battre comme une natte ».

Et les deux sœurs ouvrirent, maudissant l’inhumaine Fara. L’esclave entra et s’aasit près du foyer où crépitait un feu de sauge répandant dans la pièce un parfum subtil. Discrètement, elle sortit un chiffon,en enveloppa une branche incandescente, et s’en fut à l’insu des deux sœurs. Chez Fara, elle en alluma un feu.

Peu après, Fara fut délivrée sans difficulté. Des cris de nouveau-nés parvinrent jusqu’aux deux sœurs ainées qui se précipitèrent à la porte de l’épouse préférée d’Andriambahoaka :

« Ouvre-nous, maudite femme, ou nous défonçons tout ! »

Il leur fut ouvert.

Elles s’en prirent à la jeune esclave :

« Notre sœur vient de mettre au monde des jumeaux, pourquoi nous l’avoir caché, maudite esclave ? »

Mais dans le fond de leur cœur, elles étaient fort irritées de ce que Fara ait des jumeaux, pouvant ainsi augmenter encore pour elle l’amour d’Andriambahoaka, voire s’en assurer l’exclusivité.

Aussi elles se concertèrent et mûrirent leur vengeance. Elles allèrent chercher une pierre, un vieux balai et un maillet qu’elles mirent sur la natte où Fara fit son travail. Elles en enlevèrent les enfants qu’elles enfermèrent dans une malle. A la nuit tombante, elles allèrent à la rivière y jeter la malle et son contenu, puis en revinrent satisfaites et joyeuses.

De retour au village, elles réunirent les habitants, à qui elles déclarèrent :

« Voici, ô peuple, ce que nous avons à vous annoncer : notre petite sœur vient d’enfanter des monstres, elle accoucha cette nuit d’une pierre, d’un vieux balai et d’un maillet ».

Et lorsqu’ainsi les sujets apprirent que Fara avait des progénitures porte-malheur, ils la chassèrent hors du village et la logèrent dans une cabane faite de branchages et de mottes de glaise.

Au matin, la malle avait déjà parcouru un très long trajet ; elle dériva devant la demeure des Ranakombe, un vieux ménage uni, fort réputé pour sa grande bonté. Apercevant la malle, qu’ils reconnurent comme appartenant à Andriambahoaka, les Ranakombe crièrent :

« Si cette malle appartient au prince, qu’elle échoue ici ! »

Et la malle échoua à leurs pieds.

Ils l’ouvrirent et ils furent surpris de voir trois nouveau-nés jumeaux : deux garçons et une fille. Ils se demandèrent :

« De qui sont ces beaux enfants ? »

Ils rentrèrent alors dans leur demeure et interrogèrent les amulettes. Ils surent ainsi que c’étaient les enfants de Fara, épousz d’Andriambahoaka. Ils élevèrent convenablement les jeunes princes jusqu’au retour du père. Et lorsque les enfants grandirent, ils donnèrent un nom à chacun d’eux : au premier, le-prince-qui-ne-meurt-pas-noyé ; au puiné, le-prince-qui-marche-sur-l’argent ; et à leur sœur , la princesse-des-eaux-bleues.

Et lorsque les trois enfants furent assez dégourdis pour se diriger tout seuls, ils allèrent souvent jouer dans le village d’Andriambahoaka et chantèrent cette chanson à répons :

-          Andriambahoaka est-il de retour d’expédition ?

-          Que non.

-          Fara est-elle toujours hors du village ?

-          Que oui.

-          Les femmes qui se croient impunissables seront-elles un jour châtiées ?

-          Que oui.

-          La puînée qui pense ne jamais pleurer pleurera-t-elle un jour ?

-          Que oui

-          La méchante aînée qui fit souffrir souffrira-t-elle un jour ?

-          Que oui.

C’était la seule chanson qu’ils chantèrent chaque fois qu’ils étaient au village. A la fin, les habitants en furent intrigués.

« De qui sont ces enfants qui chantent à merveille ? »

Et lorsque les deux sœurs surent à la longue que les enfants de Fara étaient toujours vivants, elles furent saisies de frayeur.

De retour, Andriambahoaka était fort triste de voir Fara amaigrie à l’extrème, enlaidie et mal nourrie par des nourritures que lui apportait en cachette une esclave.

Les deux sœurs la dénoncèrent au prince :

« Votre femme préférée accoucha, mais de monstres et de porte-malheur : elle accoucha d’une pierre, d’un vieux balai et d’un maillet ».

Fara, de son côté, affirma qu’elle accoucha de trois jumeaux : mais, jalouses, ses sœurs dérobèrent les enfants, les enfermèrent dans une malle qu’elles jetèrent à la rivière.

La discussion se prolongea des jours durant, mais à la fin, Fara eut gain de cause, prenant à témoins les Ranakombe, qui élevèrent ses enfants.

Convaincu de la méchanceté des deux grandes sœurs, Andriambahoaka les fit mourir pour avoir fait souffrir son épouse préférée, tandis que Fara et ses trois enfants réintégraient le domicile du prince.

Et ils vécurent heureux.

 

C’est ainsi, traduit presque mot à mot, que les vieux malgaches récitent ce conte.

Et d’emblée, pour l’esprit occidental, il appert que certains points de fond ou de détail peuvent paraître flous, étranges ; ou sans liaison apparente avec le gros du texte.

Aussi, je pense qu’il est utile d’apporter là-dessus quelques précisions et de donner des explications s’attachant aux mœurs et coutumes du pays.

Tout d’abord, les déclarations initiales des trois sœurs, et singulièrement les deux premières, d’ailleurs irréalisables – il s’agirait en l’occurrence de tisser immatériellement fin – ne constituent autre chose qu’une sorte de surenchère. Certains proverbes illustrent de façon pittoresque semblables faits : « Varan’ny maty an-drano » ou promesses de noyé (celui qui est sur le point de se noyer promet tout à qui pourra lui porter secours), etc.… Enfanter trois jumeaux est un exploit difficile, un événement rare, mais qui peut se produire quand « on est béni du Seigneur-Parfumé (Dieu) ». les femmes stériles sont toujours répudiées.

Avoir des dents de perle est une figure malgache qui équivaut à avoir des dents d’ivoire.

Fara, enceinte, avait une envie : posséder sept troupeaux de bœufs. Sept est un chiffre faste, sacré, constituer sept troupeaux de bœufs est une partie de chasse qui demande un délai de plusieurs années. Ce qui explique la longue absence du prince Andriambahoaka.

La pierre qui a été mise à la place d’un nouveau-né signifie un objet de peu de valeur. Le balai pourrait être rapproché par allégorie du balai de sorcier. Le maillet est le symbole de la bêtise.

 

Flavio, RANAIVO

Publié dans Contes sur la toile

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