Conte: La nouvelle mariée

Publié le par Alain GYRE

24 La nouvelle mariée.

 

            Père, retenez bien ceci : le jeune homme qui sera l’époux de votre fille aura toujours des rivaux farouches et éternels.

Randriambé était, dit-on, fort riche parce qu’il avait mille bœufs, parce qu’il avait sept filles nobles de cœur et jolies de figures !

            Randriambé avait marié six de ses filles, et pour chacune d’elles, il avait reçu douze bœufs (autrefois il fallait une fille extrêmement jolie et noble de cœur pour mériter douze bœufs). Pour la septième, il réclamait autre chose que la richesse.

            Un jeune homme se présenta pour demander la main de cette fille. Randriambé lui déclara : «Je te donnerai ma fille à la seule condition que tu consentes à ce que je lance sur toi mes sept sagaies ».

            Condition périlleuse ! Le jeune homme répondit : « Non », Et Randriambé lui déclara : « Tu n’auras pas ma fille ».

            Un deuxième prétendant se présenta : Même condition, même réponse. C’était impossible.

            Le troisième prétendant se présenta : La condition était trop dure, déclara-t-il, en fin de compte, et il s’en alla bredouille.

            Le quatrième, le cinquième, le sixième le septième, le huitième trouvèrent tous la condition inacceptable.

            Avez-vous déjà vu des Antaimoro ? Ce sont ces bandes de Betsirebaka du sud, espèces d’hommes habiles dans le maniement des lances et que les riches Makoa ,emploient souvent dans des services de cuisine.

            Le neuvième prétendant fut donc un Betsirebaka. Il accepta la condition imposée par Randriambé. Celui-ci fixa le jour de l’épreuve et rassembla beaucoup de monde.

            Igny (2), fit-il, et il lança la première sagaie. Hiavao (3) , dit le Betsirebaka, et il serra la sagaie sous l’aisselle droite. La deuxième sagaie fut gardée sous l’aisselle gauche ; la troisième sous le menton ; la quatrième entre les dents, la cinquième  sous le genou gauche ; la sixième sous la nuque, en serrant la tête contre l’épaule.

            Hobabié ! Mafoakarô ! (4) s’exclama Randriambé. Hiavao reprit le Betsirebaka. La septième sagaie fut maintenue entre les deux cuisses.

            Des bravos enthousiastes éclatèrent de partout.

            Alors on vit s’avancer, au milieu de la foule, parée de riches bijoux d’argent, une petite fille encore toute vierge, toute jolie et bonne. Elle ne comprenait pas grand’ chose de ce qui se préparait. Elle sentait seulement qu’une force céleste la poussait vers un jeune homme qui, d’un air timide, la regardait venir. Le père s’approcha du garçon et lui dit : « Voilà ma fille. Sois heureux avec elle ».

            Randriamabé prépara un repas somptueux. Tout le village était de la fête. Le lendemain, les deux époux s’en allèrent seuls rejoindre le domicile conjugal. Randriambé le voulait ainsi. Mais quarante brigands, payés par ceux qui avaient été refusés, leur barrèrent le chemin. « La fille de Randriambé sera à nous », déclarèrent-ils, et ils lancèrent leurs sagaies sur le jeune Betsirebaka. Celui-ci les saisit avec beaucoup d’adresse. Les brigands désarmés s’enfuirent. Le Betsirebaka laissa sur place les sagaies et continua son chemin. A quelques pas de là, les mêmes brigands, après avoir repris leurs sagaies, se présentèrent à nouveau. Cette fois, tu vas mourir, déclarèrent-ils, et ils se mirent à lancer leurs sagaies que le jeune Betsirebaka ramassa tout comme auparavant. Mais cette fois, pour prévenir de nouvelles attaques, il tua les cinq principaux chefs, leur coupa la tête, et rebroussa chemin pour en informer Randriambé. Celui-ci rassembla trente hommes (5) .

            Ainsi les deux époux purent enfin rejoindre sans encombre leur domicile.

            Voilà la légende. Que peut-on en tirer ?

            Abominables crimes passionnels, amours malheureuses ! Que n’a-t-on fait pour apaiser l’esprit tourmenté, le cœur lassé ?

 

(1)   Service de cuisine : Les Makoa, les Antaimoro ou Betsirebaka, les Betsileo même parfois, se groupent en une parenté par plaisanterie. Le rôle sociologique de cette alliance ,’est pas négligeable.

(2)   Igny : en voilà un. C’est le sens qu’il a dans le texte.

(3)   Hiavao : Mot Betsirebaka qui veut dire non, ce n’est rien.

(4)   Mafaoka rô : Terme d’admiration, qui veut dire à peu près : ah ! que c’est habile.

(5)   Trente hommes : Notez le sens du telopolo tafo ou trente tois dans l’esprit du Tsimihety.

 

Contes et légendes de Madagascar

RABEARISON          

Administrateur Civil

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