La silencieuse agonie des tortues marines du Sud-ouest

Publié le par Alain GYRE

Biodiversité : La silencieuse agonie des tortues marines du Sud-ouest

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Ramaria met sur le feu une grande marmite de viande de tortue marine, ainsi qu’une cocotte de sang du reptile à carapace

 

La commercialisation et la consommation des tortues marines sont en recrudescence depuis 2009 dans le Sud-Ouest de l’île. Profitant de la défaillance des autorités, trafiquants et commerçants illicites opèrent en toute impunité.

 

 

Les tortues marines dans le Sud-ouest de l’Île disparaissent, s’éteignent et meurent à petit feu. Tous les jours, Ramaria en fait cuire à peu près une pour sa gargote sise à Mahavatse II, Toliara, tout près du bureau de la brigade de la sécurité routière de la gendarmerie. Elle n’est pas la seule à proposer à ses clients ce plat dont la loi interdit la capture. D’autres gargotiers de la ville en servent, tandis que des marchands ambulants en vendent dans les marchés.

La capture et la vente de ces espèces protégées ont repris de plus belle à Toliara, depuis 2009. Selon Gaëtan Tovondray, de l’Organisation mondiale de la protection de l’environnement (WWF) de Toliara, cinq à six tortues marines sont tuées par jour pour le commerce, actuellement.

« Lors des manifestations politiques, des orateurs avaient incité les gens à la désobéissance civile, y compris la bravade des interdictions sur la consommation des fano, une habitude alimentaire locale », explique Rafrà, habitant de la Cité du Soleil.

Tiana Andriambola, chef de service des opérations et de communication auprès du Centre de surveillance des pêches (CSP), autorité coordinatrice des activités et opérations de suivi, de contrôle et de surveillance des pêches, confirme que des tortues disparaissent à Madagascar.

« Des scientifiques, venant d’autres pays, marquent les tortues marines, afin d’étudier leur mouvement migratoire. Mais ces tortues disparaissent après leur passage à Madagascar », déplore-t-il. « Cela veut dire que ces tortues sont tuées », conclut-il.

À la suite de l’« autorisation » donnée sur la place publique, le CSP choisit de laisser les choses se faire.

« Contrairement à la gestion du cas du Nord-ouest de l’Île, nous n’intervenons pas dans le Sud-ouest dans cette condition», affirme Tiana Andriambola, face aux infractions avérées.

« Des vendeurs de viande de tortue marine opèrent juste à côté du camp de la gendarmerie. Cela veut tout dire… », lâche-t-il. « Les tortues marine deviennent un outil politique », observe-t-il.

Aucun dossier relatif à la pêche ou à la vente de tortues marines n’a été transmis aux Parquets des tribunaux d’Ampanihy et de Toliara, ces dernières années. Un magistrat auprès de l’une de ces juridictions indique, pourtant, que « la seule détention de tortues marines constitue une infraction ». À l’en croire, les contrevenants s’exposent à une peine de prison de six mois à deux ans et/ou à des amendes allant de 10 à 50 millions d’ariary.

D’autres facteurs permettent la poursuite du trafic des tortues marines dans le Sud-ouest. Pour Lovasoa Dresy, directeur de parc à Madagascar national park (MNP) à Toliara, il « serait incongru d’affirmer que les moyens déployés sont suffisants pour lutter contre ce trafic, vu l’étendue de la zone et le mode opératoire des contrevenants qui exploitent les failles du système ». Il constate « le manque de volonté politique pour stopper cette commercialisation » ainsi que l’« absence de synergie entre toutes les entités ».

Les forces de l’ordre plaident la « méconnaissance des textes ».

Stratégie à l’épreuve

« Les gendarmes ignorent que les tortues marines sont aussi protégées comme les tortues terrestres. Les responsables devraient nous en informer car nous ne sommes pas au courant [des textes sur l’interdiction de capture, de transport et de vente des tortues marines] », prétend une source autorisée au sein de la Circonscription interrégionale de la gendarmerie à Toliara.

Victor Razaka, directeur régional du ministère de l’Environnement et des forêts dans le Sud-ouest, soulève le « flou » autour des textes régissant la protection des tortues marines.

« Ces reptiles à carapace sont inscrits dans l’Annexe I de la CITES. Or, cette convention ne régule que le commerce extérieur», analyse-t-il.

Selon lui, la loi malgache « est vague sur la question de la consommation locale de la viande de tortue marine ». Aucun texte ne précise clairement si elle peut être consommée ou pas, même si pour le ministère, la consommation est interdite », soutient-il.

Victor Razaka concède le « manque de moyens » face aux critiques dont fait l’objet l’Administration. À l’entendre, sa direction ne dispose que d’un seul agent pour couvrir

6 000 km2. Ainsi, le CSP affecte un de ses agents pour appuyer le directeur régional de la Pêche et des ressources halieutiques pour la surveillance d’une zone côtière de 450 km.

La gestion de l’environnement est transférée à d’autres entités, et des groupements locaux collaborent avec les organisations de conservation. Des structures d’alerte sont mises en place dans les régions d’origine ou de passage des trafics de tortues. Mais la stratégie adoptée tarde à porter ses fruits.

Hagay, indicateur à Antsikoroke, un des lieux « fournisseurs» de tortues marines, se plaint d’un « manque de moyens et de motivation ».

« Les gens comptent sur les dina [convention locale prévoyant des amendes contre les contrevenants], mais comme ils ne sont pas appliqués, les gens ne perçoivent pas la part qui doit leur revenir, d’où leur déception », confirme Manitsindraza, adjoint au maire d’Androka.

« Les indicateurs ne vont pas risquer leur vie alors qu’ils ne gagnent rien en effectuant ces travaux de surveillance », renchérit Christophe Veloson, secrétaire général de la commune d’Itampolo.

La préservation de l’harmonie sociale met à l’épreuve le système de surveillance. Ravalomanda Andrianarivony, maire d’Androka, évoque la « loi du silence ». « Ceux qui sont chargés d’appliquer les sanctions et ceux qui consomment la viande de fano vivent ensemble et cohabitent », décrit Victor Razaka. « Nous serons mal vus si nous les dénonçons », reconnaît d’ailleurs Hagay.

Afin de justifier que les tortues marines finissent « quelquefois » dans leur marmite, les habitants des villages du Sud de Toliara invoquent la capture accidentelle.

« Si nous en capturons une accidentellement, que voulez-vous qu’on en fasse si ce n’est pour la manger », plaide Léandre, pêcheur à Itampolo. Hagay avoue ne pas s’interdire de consommer de la viande de tortue marine à l’occasion.

« Pourquoi devons-nous nous soumettre à ces pressions sur l’interdiction des fano alors qu’à Toliara les gens peuvent consommer et vendre les tortues marines sans être inquiétés », s’insurge Kamara, habitant d’Itampolo.

 

Un équilibre à trouver

Les relations des pêcheurs Vezo avec les tortues marines ont un aspect cultuel et culturel. « Pour eux, elles ont les mêmes valeurs culturelles que les zébus », indique Tiana Andriambola, d’où leur appellation « aomben-driake ». Benjamin Pascal, auteur d’une thèse sur « Les enjeux locaux de la gouvernance sur le littoral sud-ouest de Madagascar » rappelle que la capture et la consommation des tortues de mer doivent alors obéir à des rituels précis.

Avec l’apparition d’un réseau de commercialisation des tortues marines, les pratiques rituelles sont peu à peu abandonnées. Les spécialistes conviennent, cependant, que ce n’est pas pour autant que la consommation de subsistance liée à la culture doive être interdite. « Il faut trouver l’équilibre entre l’aspect cultuel et culturel autour des tortues marines et l’engagement international du gouvernement », suggère Tiana Andriambola.

Berthin Rakotonirina, océanologue, spécialiste des tortues marines à l’Institut halieutique et des sciences marines (IHSM), estime que « le but n’est pas de priver les populations côtières malgaches de leurs habitudes alimentaires, socio-économiques et culturelles se rapportant aux tortues marines mais plutôt d’essayer de pérenniser autant que possible ces habitudes ». Il prône une protection qui permettra la reconstitution de stock de tortues marines. Celui-ci pourra alors « faire l’objet de prélèvements documentés qui pourront constituer un apport non négligeable tant en nourriture qu’en huile ou peaux aux générations locales actuelles et futures », conclut l’enseignant-chercheur.

 

Impliquer les communautés

Dans le but de protéger plus efficacement l’environnement, l’État a opté pour la politique de transfert de gestion des ressources vers les communautés locales. Celles-ci sont généralement encadrées et appuyées par des organisations nationales ou internationales de conservation. Les tortues marines n’échappent pas à cette politique, et les organisations de protection s’appuient sur les habitants des localités riveraines de leurs habitats pour en assurer la préservation.

Dans les aires protégées marines, par exemple, Madagascar national park (MNP) s’appuie sur le comité local du parc (CLP). Ses membres, issus des communautés riveraines du parc, sont répartis le long de celui-ci. Ils organisent des patrouilles et sensibilisent les membres de leur communauté.

« Ce sont nos ambassadeurs auprès de chaque fokontany où ils vivent respectivement », explique Lovasoa Dresy, directeur de parc auprès de MNP. « Lorsqu’ils recensent des cas de braconnage, ils avertissent leurs chefs de secteur qui rapportent directement au niveau de la direction du parc », précise-t-il.

Mais le rôle des communautés ne se limite pas à la surveillance. Elles sont aussi encouragées à protéger leur environnement en limitant l’exploitation des ressources. En plus de recruter des agents locaux pour assurer la surveillance du littoral pour le compte de WWF, par exemple, l’Association intercommunale pour le plateau mahafaly (AICPM) sert de structure de concertation et d’accompagnement dans la mise en place de transferts de gestion des forêts aux communautés locales. Toujours avec l’appui des organisations de conservation, comme le WWF, Tany Meva ou le PGME, l’AICPM propose aux communautés riveraines aux habitats des tortues marines des activités alternatives à l’exploitation des ressources marines.

 

 

Iloniaina Alain

 

Mardi 13 août 2013

L’Express

Publié dans Revue de presse

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