Le mari et ses trois femmes.

Publié le par Alain GYRE

176 Le mari et ses trois femmes (1).

(Betsileo)

 

 

Il y avait, dit-on, un homme qui épousa trois femmes pour avoir beaucoup d'enfants.

Peu de temps après, la plus jeune se trouva enceinte.

Son mari heureux de voir ses désirs se réaliser, lui accordait tout ce qu'elle demandait.

Les deux autres femmes ne tardèrent pas à être jalouses de leur rivale.

Un jour que le mari s'informait auprès de sa plus jeune femme de ce qu'elle voulait manger, celle-ci demanda une queue de mouton double.

Aussitôt le maître et ses esclaves partirent à la recherche de l'objet désiré:

Mais leur absence fut longue et la femme accoucha de deux enfants avant leur retour.

 

Le mari et ses trois femmes.

Elle appela le fils Razafinjato et la fille, Ramitriavola.

Ces noms avaient été désignés d'avance par le père.

Les deux autres femmes cherchaient à se débarrasser de leur compagne et de ses enfants.

L'une dit :

« Tuons-les. »

L'autre s'y opposa

« Ce sont des créatures de Zanahary (2), dit-elle, nous ne pouvons pas leur ôter la vie.

Voici ce qu'il faut faire ; jetons les deux enfants dans un étang et nous raconterons à notre mari et aux gens du village que la petite femme est accouchée d'une chose extraordinaire. »

Une fois d'accord, elles mirent un balai et un maillet à la place des enfants et donnèrent ceux-ci à un esclave qui devait les mettre dans une boîte et les noyer dans un étang.

Puis elles chassèrent la jeune mère.

Ceci fait, elles disaient dans le village :

« Notre compagne nous a déshonorées; elle vient d'accoucher de deux choses extraordinaires. »

« Quoi donc, demandait-on? »

« Un balai et un maillet. Si vous voulez les voir, vous n'avez qu'à entrer chez nous. »

Les gens du village allèrent dans leur case et contemplèrent avec étonnement le maillet et le balai, deux objets dont les femmes n'accouchent pas d'ordinaire.

Lorsque l'esclave qui devait noyer les deux petits enfants eut posé dans l'eau la boîte qui les contenait, une vieille femme, qui gardait un jardin tout près de là, vit la boîte.

Elle alla la chercher avec une pirogue et l'emporta chez elle.

Aussitôt arrivée, elle fit venir une nourrice qui prit un tel soin des enfants qu'ils vécurent.

Peu de temps après, le mari des trois femmes revint delà chasse.

Les deux femmes lui dirent :

« Nous sommes désolées de ce que votre jeune femme est accouchée d'une chose extraordinaire. »

« Quelle chose, demanda-t-il? »

« Un balai et un maillet. »

« C'est vraiment surprenant, dit l'homme. »

« Si vous voulez vous en assurer, ajoutèrent les femmes, vous n'avez qu'à demander aux gens du village qui en ont été témoins comme nous. »

Le mari fut très chagrin de cela, surtout lorsqu'il apprit qu'on avait chassé la jeune mère parce qu'elle déshonorait ses compagnes.

La vieille femme sut bientôt que le père des deux enfants était de retour chez lui.

Elle envoya chercher la jeune mère et lui dit :

« Quand votre mari viendra vous voir, ne lui dites pas que vos deux enfants sont ici.

Racontez-lui que les deux femmes les ont fait perdre, vous ont chassée, et ont remplacé vos enfants par un balai et un maillet. »

En effet, le mari vint rendre visite à sa plus jeune femme :

« Où sont nos enfants, demanda-t-il?»

« Vos deux femmes les ont remplacés par un maillet et un balai ; puis elles m'ont chassée. Elles ont ensuite dit aux gens du village que j'étais accouchée d'une chose extraordinaire. C'est une calomnie, car j'ai eu deux enfants, un fils que j'ai appelé Zafinjato, et une fille qui porte le nom de Mitriavola. »

L'homme de plus en plus navré retourna chez lui, et raconta à ses deux femmes ce que lui avait dit la jeune mère :

« Elle a menti, dirent les femmes. Elle a eu honte de vous avouer sa faute. »

Longtemps après, la vieille gardienne du jardin ordonna aux deux enfants d'aller rendre visite à leur père :

« Quand vous serez arrivés chez lui, ajouta-t-elle, vous lui présenterez ces fruits, et vous chanterez ceci :


Hélas ! nous sommes deux enfants jumeaux
Que la jalousie des deux ennemies de notre mère a perdus.
Elles nous ont mis dans une boîte et fait jeter dans l'étang.
Elles nous ont remplacés par un balai et un maillet.
Notre mère a été chassée ! »

Zafinjato et Mitriavola, munis des recommandations de la vieille, partirent voir leur père.

En arrivant chez lui, ils le saluèrent, lui présentèrent les fruits, puis se mirent à chanter

Hélas! nous sommes deux enfants jumeaux
Que la jalousie des deux ennemies de notre mère a perdus.
Ces femmes nous ont mis dans une boîte et fait jeter dans l'étang.
Elles nous ont remplacés par un balai et un maillet.
Notre mère a été chassée. »

Le père, surpris, se mit à réfléchir, il comprit bien vite, que ces deux enfants étaient réellement les siens :

« Quelle est votre mère, leur demanda-t-il? »

« C'est une vieille femme qui est gardienne de jardin, répondirent les enfants. »

Mes enfants sont probablement encore vivants, pensait le père, et ce sont certainement ceux-là.

Zafinjato et Mitriavola, revinrent visiter leur père chaque jour.

Les deux femmes, en voyant cela, se demandèrent si ces deux enfants n'étaient pas ceux qu'on avait jetés dans l'étang et que quelqu'un aurait recueillis.

Elles résolurent de les tuer :

« Je te l'avais conseillé, dit l'une, pourquoi ne m'as-tu pas écoutée ? C'est maintenant plus difficile. »

Elles allèrent dans la cour où jouaient Zafinjato et Mitriavola :

« Enfants, dirent les femmes, allez au bord de la rivière vous y trouverez des bijoux et des jouets qui vous sont destinés. » (Elles savaient au contraire qu'il y avait beaucoup de caïmans et espéraient que les enfants seraient mangés par eux.)

Mitriavola dit à son frère :

« Va me chercher les bijoux qui sont au bord de la rivière. »

Zafinjato y alla; mais quand il vit les caïmans il revint en courant et avoua à sa sœur que les caïmans l'avaient empêché de prendre les bijoux.

Les deux enfants échappèrent ainsi à ce danger.

Les deux femmes leur en suscitèrent un nouveau :

« Enfants, dirent-elles, allez couper la queue de ce bœuf. » (Elles savaient que le bœuf était méchant et tuerait les enfants dès qu'ils s'approcheraient) :

« Je veux la queue du bœuf, dit Mitriavola à son frère. »

Zafinjato prit un couteau pour aller couper la queue du bœuf, mais il eut peur de s'en approcher.

Les mauvais desseins des deux femmes n'aboutissaient pas.

Quelques mois après, le mari alla trouver la vieille et lui dit :

« Dites-moi quelle est la véritable mère de ces deux enfants. Ne refusez pas de me répondre. »

La vieille répondit évasivement qu'ils étaient fils et fille d'un voisin.

L'homme revint d'autres fois à la charge ; et poussée à bout, la vieille lui dit enfin :

« Maître, ce sont les deux enfants que votre plus jeune femme a mis au monde. Vos deux autres femmes qui étaient jalouses de sa maternité les firent jeter dans l'étang et les remplacèrent par un balai et un maillet. Elles vous ont dit ensuite que leur compagne était accouchée d'une chose extraordinaire. Puis, pour avoir le témoignage des gens du village, elles répandirent ce bruit et chassèrent la mère. J'ai trouvé la boite dans laquelle avaient été mis les deux enfants. J'ai pris une nourrice pour les allaiter. Regardez comme ils sont beaux maintenant, bien faits et vigoureux ; et surtout comme ils aiment leurs parents. »

Le père en entendant ces paroles, fut rempli d'une douce joie :

« Allez vite chercher la mère, dit-il, parce que j'ai hâte de vivre heureux avec ma famille et de réaliser ainsi le rêve de ma vie. »

Il alla ensuite chez ses deux autres femmes :

« Préparez des réjouissances pour demain, qu'on en prévienne les gens du village. Faites tuer un bœuf gras, un porc gras et une oie ; et qu'on les fasse bien cuire. »

Les deux femmes exécutèrent tous les ordres du maître.

Celui-ci était allé rejoindre sa jeune femme pour la parer, ainsi que la vieille et les deux enfants.

La toilette terminée, ils montèrent tous en filanjana (3) et se dirigèrent vers le lieu de la fête où tout le monde était déjà réuni.

Arrivé là le mari prit la parole et dit :

«Mes deux enfants, qui avaient été jetés dans l'étang, les voici sains et saufs. Ce sont mes deux premières femmes qui ont fait cela. Elles ont calomnié et chassé aussi leur jeune
compagne sous prétexte qu'elle était accouchée d'une chose extraordinaire. Voici la vieille qui a nourri mes enfants qu'elle avait trouvés enfermés dans une boîte sur l'étang. Vous savez tous que depuis longtemps je désirais être père pour pouvoir laisser une postérité. Mes deux femmes ont tout fait pour empêcher cela. Il est donc impossible qu'elles restent encore avec moi. Je vais divorcer en votre présence. Elles ne pourront plus revenir chez moi. Elles ont un mauvais esprit et méritent la mort; mais la Reine seule peut disposer de leur vie. Nous ne les tuerons donc pas. »

Les gens du village chassèrent immédiatement les deux femmes; tandis que la jeune mère fut acclamée.

Elle devint l'unique femme de son mari et fut beaucoup aimée de lui.

Leur bonheur fut complet en voyant leurs enfants grandir sous leurs yeux.

La jeune mère était si choyée par son mari qu'il lui eût même apporté des œufs de chèvre si elle en avait manifesté le désir.

Ceci prouve que les mauvaises actions sont toujours punies.




(1) Le texte de ce conte acte recueilli à Fianarantsoa, dans la province des Betsileo.

(2) Dieu.

(3) Chaise à porteurs.

Contes populaires malgaches

Recueillis, traduits et annotés par

Gabriel FERRAND

Editeur : E. Leroux (Paris) 1893

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