Le mythe Mikea face à la réalité

Publié le par Alain GYRE

 

Le mythe Mikea face à la réalité

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Les enfants Mikea d’Anjafitrazo cherchant du « baboa »

 

L’habitat des Mikea est classé parc national. Les contraintes des aires protégées risquent, toutefois, de prendre le dessus sur la culture

et la subsistance de ce peuple.

 

Un mythe menacé par la réalité. Vivant dans la région Sud-ouest de Madagascar depuis le 17è siècle, la population et la culture Mikea sont confrontées aux enjeux qu’entraînent la mondialisation et la nécessité du développement. Le statut de parc national de leur habitat ne semble pas avoir freiné la course d’une acculturation qui paraît inévitable. Un fait frappant que nous avons constaté lors d'une investigation menée dans le Sud-ouest, en juin.

« Au vu de l’évolution actuelle de la société, la culture Mikea risque de se perdre », a affirmé Tsiazonera, chef de département de l’Université de Toliara, en ajoutant que « la population Mikea est très conservatrice. Mais comme toute société, elle évolue au fur et à mesure qu’elle côtoie d’autres groupes de personnes ».

La sédentarisation, la mendicité et la passivité face à l'adversité apparaissent comme des manifestations de l'acculturation chez les Mikea.

A environ 70 km de la ville de Toliara, située entre les districts de Toliara II et Morombe, la forêt Mikea s’étend sur

184 630ha, une zone au sein de laquelle ne vivent plus qu'environ 700 Mikea.

« A part la biodiversité endémique du site, la présence de la population Mikea fait partie des raisons de la création du parc national », a indiqué Parfait Garina, chef du volet conservation et recherche du démembrement de Madagascar national park (MNP) à Ankililoake.

Géré par cet organisme, depuis 2005, le site Mikea a été classé parc national, le 6 septembre 2011. La présence de ce peuple est également une des raisons du financement de la préservation du parc par la Banque mondiale. Afin de protéger la culture Mikea mais aussi la biodiversité de la zone, des mesures d'encadrement drastiques sont appliquées. Aussi, le tourisme y est-il, pour l'instant, proscrit.

Pour le cas de la forêt Mikea, le pâturage de bovidés, l’exploitation de bois de cercueil, ou encore la collecte de miel et d’igname, par les populations aux alentours du site, sont strictement réglementés.

Parfait Garina assure pourtant que « pour le moment, la population Mikea n’est pas concernée par ces restrictions, car sa culture prévoit un mode de gestion empirique des ressources forestières ».

Selon le Pr Samuel Razanaka, enseignant-chercheur à l’Université d’Antananarivo, « le comportement naturel de l’être humain implique que tout encadrement fait apparaître de nouveaux besoins et entraîne, par conséquent, un changement de comportement». Un processus dont la finalité est le risque d’acculturation.

Changement de comportement

La population Mikea a été créée par des personnes qui, ayant fuit les obligations de la société « structurée », se sont réfugiées dans la forêt, s’y déplacent. Si l’on en croit les explications de l’enseignant-chercheur Tsiazonera, elle s’est gardée de tout contact avec la société en-dehors de la forêt, depuis le 17è siècle, « raison pour laquelle elle subsiste encore aujourd’hui, malgré les pressions du monde moderne ».

La curiosité scientifique, mais aussi touristique, du parc et de la population elle-même, ainsi que l'interaction avec la population avoisinant la forêt et la religion chrétienne, semblent avoir des impacts sur le mode de vie des Mikea.

« C’est à partir des échanges avec les habitants vivant autour de cet endroit, comme les mpiarakandro (ndlr : gardiens de bœuf), que nous avons constaté qu’une vie sédentaire est plus facile », a déclaré Rakoto, un Mikea sédentaire vivant dans le village d'Anjafitrazo.

Et lui d'affirmer que « nous nous sommes habitués à la vie sédentaire et ne prévoyons plus de retourner dans la forêt ».

Des preuves de l'évolution des besoins des habitants de ce village sont la demande d’ouverture d’un centre de santé, ou encore la pratique de l'agriculture, que les Mikea de la forêt ne connaissent pas, d'après Parfait Garina.

Selon le professeur Razanaka, « seule la pratique de la cueillette et de la chasse (Tsinjonke) permet de les identifier comme Mikea, car leur comportement et leurs besoins se rapprochent plus de la civilisation ».

L’enseignant-chercheur Tsiazonera reste, cependant, confiant en déclarant que « même si la culture Mikea est en voie de disparition, l’identité Mikea, elle, sera difficile à effacer ».

 

Des circuits à la périphérie

« Il n’y a pas encore de circuit touristique au sein du parc, mais il existe des circuits privés riverains au site protégé des Mikea », a affirmé Elysee Venance Timothé Narson, chef de service régional du ministère du Tourisme dans la région Sud-ouest. Tsiazonera, chef du département d’histoire à l’Université de Toliara reconnaît, cependant, qu’il est fort probable que des populations Mikea habitent dans les forêts situées hors de la zone protégée.

Le cahier des charges et les normes qui gèrent ces opérateurs privés restent flous. Il n’est pas à écarter qu’à part la biodiversité atypique de la zone, les promoteurs touristiques jouent également la carte de la présence des Mikea pour attirer leur clientèle. Ce qui ne garantit pas que les mesures appliquées par le MNP suffisent à préserver les Mikea du contact avec le monde extérieur.

 

Echec d'une conversion

Selon Tsiazonera, chef du département d’histoire de l’université de Toliara, « au début du projet de faire de la forêt une aire protégée, la Banque mondiale s’est demandée de quelle manière on pouvait développer les Mikea, avec le minimum de risque pour la forêt. ». Dans cette optique, l’Association nationale d’actions environnementales (ANAE), gestionnaire du site avant le MNP, avait offert des charrettes et des boeufs aux Mikea, pour qu’ils changent de mode de vie, « mais ce fut un échec », a affirmé l’enseignant-chercheur.

Au début de leur prise en main du site, le MNP aurait aussi tenté de déloger les Mikea de la forêt, notamment du noyau dur (ndlr : la zone vierge de la forêt).

 

Les « Vazaha »

Lors de notre visite du village de Mikea sédentaires d’Andrafitrazo, les habitants nous ont qualifiés de « vazaha ». D’après les explications de Victor Retombo, secrétaire général d’une association de population locale d’Ankililoaky et co-gestionnaire du parc Mikea, le terme « vazaha » est utilisé par les Mikea pour designer les visiteurs « propres ». Qu’ils soient malgaches ou étrangers, tous ceux qui sont propres, habillés proprement et se déplaçant en voiture de surcroit, sont considérés sont des

« Vazaha ».

« Les Mikea sont méfiants de nature qu’ils soient sédentaires, ou nomades dans les forêts », a affirmé Victor Retombo. Si l’on en croit ce responsable d’association de villageois, aucun « vazaha » ne peut les approcher, sans être accompagné d’un des leurs, ou d’une personne à laquelle ils ont confiance. Cette la population de la forêt étant friande de tabac à chiquer, tout étranger doit ainsi en avoir dans ses bagages pour s’attirer ses bonnes grâces.

« Cette zone recèle beaucoup de « baboa » et d’ignames sauvages, pourtant le MNP a contraint les Mikea de s’y retirer et de ne plus y retourner », a soutenu Tsiazonera.

Une affirmation démentie par Parfait Garina, qui a martelé qu’« aucune restriction n’est imposée aux Mikea concernant la conservation de la forêt, car leur survie en dépend. Ainsi, ils ont un grand intérêt à la protéger. De plus l’existence des Mikea est la principale raison du financement de la Banque mondiale ».

 

 

Kolorindra Garry Fabrice Ranaivoson

 

Samedi 10 août 2013

L’Express

Publié dans Revue de presse

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