Le rat et le chat (Betsileo)

Publié le par Alain GYRE

123 LE RAT ET LE CHAT (1).
(Betsileo)

Le chat et le rat étaient amis. Ils cimentèrent leur amitié en accomplissant le serment de sang(2).

Leurs relations en devinrent plus cordiales et ils furent plus confiants l'un pour l'autre. Le chat mangeait les petits du rat. Celui-ci s'en aperçut et demanda :

« Qui vous détruit, mes enfants; vous êtes chaque jour moins nombreux ?»

« C'est le chat qui nous mange, répondirent-ils. »

Le rat fut terrifié en entendant ces paroles :

« Quelle tromperie, reprit-il! Le chat est mon frère de sang et il vient en cachette manger mes enfants ! Que je l'aperçoive celui-là. »

Le rat furieux s'en alla trouver le chat :

« Faisons assaut de ruses, lui dit-il. »

« De quelle façon, répondit le chat? »

« Passons au milieu du feu, reprit le rat. »

« Je veux bien, allons ensemble. »

« Qui passera le premier, dit le rat enchanté de cette réponse? »

« Toi-même qui l'a proposé, répondit le chat. »

« Fais un bûcher, dit le rat. »

Le chat obéit, arrangea le bois à brûler de façon à former un piège. Le rat pénétra au
milieu :

« Tiens-toi bien, compère, dit le chat, est-ce que je puis allumer? »

« Laisse-moi me mettre sur le côté, répondit le rat; je vois que je vais mourir. »

Au lieu de se coucher, le rat se mit à creuser un trou. Le chat prêt à enflammer le bois cherchait à voir le rat :

« Puis-je mettre le feu maintenant, demanda-t-il? »

« Je me couche sur le côté, répondit le rat : je sens que je vais mourir. »

Mais il continuait à creuser son trou :

« J'allume, compère, répéta le chat ?»

« Laisse-moi me lever un peu, répondit le rat. »

Lorsque le trou fut creusé assez profondément au milieu du bûcher, il ajouta :

« Tu peux mettre le feu au bois. »

Le chat alluma le bois qui se mit à flamber espérant que le rat allait mourir brûlé. Le rat se précipita dans le trou qu'il avait creusé et la flamme ne put pas l'atteindre.

Quand le feu fut éteint, le chat écarta les cendres pour voir le cadavre du rat. Il ne vit rien tout d'abord; puis le rat sortit sain et sauf de son trou en gambadant et lui dit :

« A ton tour maintenant de passer au feu ainsi qu'il était convenu entre nous. »

Le chat se mit dans le trou qu'avait occupé le rat, pendant que celui-ci apportait du bois à feu et le disposait en forme de bûcher.

« Faut-il mettre le feu, demanda le rat? »

Faisant comme lui, le chat répondit :

« Attends un peu que je me mette sur le côté parce que je vais mourir. »

Il se mit sur le côté, mais ne savait pas creuser un trou comme son ami :

« Je mets le feu, dit le rat pour la deuxième fois ?»

« Attends que je sois couché. »

« Puis-je allumer, demanda le rat une troisième fois? »

« Laisse-moi me lever. »

Et il se leva :

« J'allume, dit le rat pour la dernière fois? »

« Oui, lui répondit-on. »

Il alluma le bois qui se mit à flamber, espérant que, le chat, qui avait voulu le tromper, serait brûlé.

C'est ce qui arriva.

Des chats, apprenant le traitement qu'avait fait subir le rat à leur collègue, se mirent en
colère. Ils se réunirent et jurèrent qu'ils mangeraient les rats partout où ils les rencontreraient parce que l'un d'eux avait fait mourir un chat par ruse.

 

C'est en exécution de ce serment que les chats mangent les rats.

 



(1). Le serment de sang, fatidra en malgache, a pour but de lier par des liens indissolubles deux hommes, deux femmes, ou deux individus de sexe différent n'ayant entre eux aucune parenté. Les Malgaches l'accomplissent très volontiers avec des étrangers. Cette pratique exclut tout rapport sexuel.

Le fatidra a pour but de rendre aussi étroite que possible l'amitié qui unit deux personnes. Tout ce que l'un possède appartient à l'autre et réciproquement. Lorsque l'un des deux contractants est riche ou haut placé, il fait partager à son frère de sang sa fortune et son influence. La cérémonie du serment de sang consiste en une incision que fait un opérateur — généralement un sorcier — au creux de l'estomac de chacun des deux frères de sang. Il humecte ensuite un morceau de gingembre avec la goutte de sang qui s'en échappe et le fait avaler, en échangeant le sang, aux deux vakira (ceux auxquels on a fait couler le sang). Le sorcier leur donne ensuite à boire un peu d'eau préparée à l'avance sur laquelle il a prononcé des imprécations terribles contre celui qui transgresserait son serment

 

 

 

Contes populaires malgaches

 

Recueillis, traduits et annotés par

 

Gabriel FERRAND

 

Editeur : E. Leroux (Paris) 1893

 

 

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