Conte: Le remède contre la mort

Publié le par Alain GYRE

8 Le remède contre la mort

 

La misère, la fièvre et la lèpre hideuse

Chaque jour décimant les races paresseuses

De la Grande-Ile, ils étaient venus là,

Sur cette côte tiède,

Par centaines, pitoyables, très las,

Avec le fol espoir de trouver un remède

Contre la mort !

Un devin les devait éclairer sur leur sort.

 

Dès qu’il eut consulté ses chères amulettes,

Sur la mer où volaient de rapides mouettes

Fixant son mystique regard,

L’oumbiasse dit : »Ne tremblez plus, femmes, vieillards

Et jeunes gens. Ce soir, avant le crépuscule,

Une légère libellule,

Venant de l’autre bord de l’immense Océan

Vers nous s’avancera, porteuse sûrement

Du Principe-de-Vie.

Tous vos morts renaîtront et nulle maladie

Ne pourra désormais inspirer de terreur

A vos cœurs.

Courbez-vous, mes amis, et louez Zanahary

De l’ère de bonheur que sa main vous prépare.

 

Ainsi parla l’oumbiasse. Il fut très applaudi.

Bientôt, comme il l’avait prédit,

On vit, à l’horizon, sortir d’une nuée

La belle libellule aux ailes diaprées.

La foule l’acclamait par de stridents accords

Quand, en volant trop bas, à quelques pas du bord

L’insecte, par malheur, toucha l’eau de sa queue

Et fit choir le Tonique au fond de la mer bleue…

D’un même élan pour attraper

Cette panacée, éclopés

Galeux, jeunes et vieux malades

Dans un affreuse bousculade

Entrèrent tous dans l’Océan.

Vain espoir !… tentative vaine !...

L’onde garda le talisman.

Alors, lassés par trop d’épreuves inhumaines,

Ces malheureux, courbés par la déception,

A pas lents, un à un, revinrent vers la plage.

Mais… quelle ne fut pas leur stupéfaction

Quand ils virent que leurs visages

Et leurs corps miséreux,

Tout à l’heure crasseux,

Lavés, débarrassés de toutes leurs souillures,

Ne portaient presque plus de traces d’écorchures !...

Ils comprirent que Dieu leur venait d’enseigner

Qu’on ne peut que gagner

A souvent se baigner.

Le lendemain matin, hantés par leur chimère,

Quelques uns, pour ravir le Baume-salutaire

A son humide et froid berceau,

Employèrent, dès l’aube, un procédé nouveau :

De fibres de raphia, l’oumbiasse avait fait faire

Un solide filet qu’ils tendirent dans l’eau.

L’ardent  soleil tombait droit sur les têtes noires

Quand on sortit l’engin du flot nauséadonb.

Cette fois, la fortune adoucit les déboires :

Dans le grand filet d’or sautaient mille poissons.

Le remède était introuvable,

Mais une mine inépuisable

De dorades et d’espadons

D’un coup se trouvait découverte.

Aussi, depuis, près des côtes jadis désertes

Des hommes vont pêcher.

Grâce à eux, nous trouvons des poissons au marché.

L’oumbiasse, en somme, avait dit vrai :

La libellule était venue,

Portant le remède sacré.

Les malades, d’abord navrés

D’une brusque déconvenue,

Vite comprirent l’étendue

De l’heureux résultat de ce dernier essai.

L’autorité du Maître en fut beaucoup accrue.

Quand il eut de nouveau consulté ses gris-gris

Et disposé sur son tableau les grains de riz

Le mpsikide, reprit :

«  je vois…

Pourquoi

Vos recherches sont vaines…

Comme un sournois,

En tapinois,

Le Prince-de-vie a fui nos tristes plaines !...

Rakoute, Faralah,

Construisez une barque et poussez au-delà

De la ligne

Que souligne

La haute mer sous le ciel bleu.

Ce ne sera pour vous qu’un jeu

De suivre le sillage

Du fanafoude vertueux.

Saisissez-vous de lui. Vos frères anxieux

Et moi, sur cette plage

Nous allons vous attendre. Apportez-le moi. Alors

Je ressusciterai vos morts. »

 

Quand le bateau fut prêt, les deux hommes partirent.

Vers la chute du jour, le Génie-éternel

Splendide se montra. Prudemment, ils le prirent,

Puis ils mirent le cap sur leurs champs paternels.

Soudain, Rakoute dit : « veux-tu qu’à Touamasse

Nous allions aborder ?

Le remède y sera plus qu’ailleurs efficace :

Touamasse veut dire « infaillibilité ».

-          Mais… répond Faralah, c’est près de notre oumbiasse

Que l’Elément-vital devait être apporté ? »

Du débat, violent, naquit une dispute.


 

 

Au plus fort de la lutte,

Koute fit chavirer le modeste bateau

Et Baume et nautoniers disparurent dans l’eau.

 

C’est parce qu’en son sein se meut la panacée

Que la mer, depuis lors, est toujours agitée.

Le merveilleux médicament

A ses flots a donné l’éternel mouvement.

 

 

 

Contes malgaches

Autour du dzire

Texte de J. Landeroin

Librairie Delagrave 1925

 

 

 

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