Le sadia de Zañahare

Publié le par Alain GYRE

Le sadia de Zañahare

06/03/13

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À l’origine, les premiers êtres n’étaient ni homme ni femme. Ils étaient des créatures nanties d’un corps normalement constitué, mais aucun organe ne les distinguait les uns des autres. Tous physiquement semblables. Pourtant, ce n’était qu’apparence aux yeux de Zañahare, le Créateur, qui connaît ce qui se dissimule dans les coeurs. Il distinguait deux groupes : un groupe d’êtres brutaux, qui aimaient utiliser la force physique pour obtenir ce qu’ils voulaient, et qui avaient une propension à s’éloigner du territoire que Zañahare leur avait assigné, capables de rester longtemps absents pour chasser.

 

Un autre groupe d’êtres plus discrets, sédentaires, et à qui la douceur et la pondération servaient de langage de communication.

 

Le fils de Zañahare aimait se promener sur la terre pour observer la nature et les êtres. Un jour, la mine préoccupée, il remonta au ciel.

 

– La promenade de ce jour ne t’a pas contenté, mon fils ?

 

– Père, ces êtres vont finir par s’entre-tuer si tu ne fais pas quelque chose. Il y a un groupe d’êtres qui tâtent leur force sur tout ce qui bouge et qui menacent de s’en prendre à leurs semblables.

 

– Et pourtant, les êtres de la création sont complémentaires.

 

– Qui va le leur dire, Père ?

 

– Leur collaboration peut apporter l’épanouissement pour chacun et pour tout ce que j’ai créé.

 

– J’ai tenté de leur ouvrir les yeux, je n’ai pas réussi. À cause surtout de l’orgueil de ce groupe dont je parle et de sa hargne contre ceux qui font montre de douceur et de sagesse silencieuse.

 

Zañahare réfléchit, réfléchit, réfléchit. Et un beau jour, il mit son plus beau sadia – pagne de corps, celui des grandes cérémonies qui possède sept couleurs. Il fit tonner pour avertir de son arrivée sur terre et s’installa sur la plus haute montagne, l’Andringitra. Il s’adressa à la montagne en ces termes : « Toi à qui j’ai donné un maximum de grandeur, avertis les êtres que je souhaite les voir ici demain, au moment où le soleil sera au zénith ». La montagne s’adressa à son tour à la source : « Toi qui voyages loin, préviens les êtres que Zañahare les convie à se rendre chez moi demain, quand le soleil sera au zénith ». La source transmit le message au rocher : « Toi que toute épreuve laisse imperturbable, informe les êtres que Zañahare les appelle pour un rassemblement sur l’Andringitra demain, quand le soleil sera au zénith ». Le rocher interpella l’oiseau en ces termes : « Toi qui as une si belle voix, transmets aux êtres que Zañahare leur donne rendez-vous demain, sur l’Andringitra, quand le soleil sera au zénith ». L’oiseau s’installa à la cime d’un arbre et chanta : « Ô, vous les êtres par ici, vous les êtres par là-bas, Zañahare, celui qui a fabriqué mes ailes et a façonné ma voix, nous rend visite sur la Terre. Il séjourne au sommet de l’Andringitra. Demain, quand le soleil sera au zénith, il vous recevra en tenue d’apparat. »

 

Le lendemain, l’ombre ne formait pas encore un rond sous les pieds que les êtres du premier groupe étaient déjà sur l’Andringitra. Ils se montrèrent devant Zañahare, conquérants et fiers, frisant la goguenardise.

 

– Nous voilà car tu désires nous voir. Nous avons hâte de repartir, peux-tu nous dire ce dont il s’agit ?

 

– Attendons que tout le monde soit là, le soleil n’est pas encore à son apogée.

 

Soufflant, éructant, se grattant, ils se démenaient dans tous les sens, scrutant la pente de la montagne qu’aucun être ne s’apprêtait à gravir.

 

– Commençons, Zañahare ! il est maintenant grand temps, insistèrent-ils au bout d’un moment.

 

– Soit ! répondit le Créateur. Commençons, car dès que le soleil amorcera sa descente, ce sera très mauvais pour ce que j’ai à vous donner.

 

Les êtres applaudirent en entendant que le maître de la vie avait pour eux un don. Celui-ci leur montra deux organes qu’il suspendit à un arbre : un organe long et un autre formé en tout d’une fente dissimulant un orifice dans son creux. – Regardez, dit Zañahare, ce sont des organes qui manquent

 

– Regardez, dit Zañahare, ce sont des organes qui manquent encore à votre corps, et comme je ne peux plus vous les mettre à l’intérieur, je vais les coller à l’extérieur. Choisissez ce que vous préférez des deux, et chacun sera pourvu de son choix.

 

– Mais que faire d’un organe externe qu’on ne peut brandir ? à quoi pourra-t-il servir ? autant ne pas en avoir ! émit un intrépide, aussitôt applaudi par ses compères. Il n’y a pas à hésiter, nous choisissons tous le petit bâton.

 

– Très bien, dit Zañahare, vous aurez donc tous l’organe érigé.

 

Zañahare leur colla l’organe au beau milieu du corps.

 

– Allez donc et portez-vous bien, poursuivit-il, que votre choix vous porte bonheur. Désormais, votre groupe se nomme Lehilahy.

 

Il ne remonta pas immédiatement au ciel, et le soleil était déjà bien bas quand le deuxième groupe arriva.

 

– Nous voici, Zañahare, dirent les nouveaux venus. Nous te demandons pardon d’être en retard, mais vois-tu, il y avait tellement à faire : le ménage, le nettoyage, la lessive, le repas. Les autres ne veulent jamais nous aider, trop heureux de courir par monts et par vaux. Ce sont toujours les mêmes qui veillent sur le foyer et les biens.

 

– Très bien, dit Zañahare, je comprends. Je vous ai fait venir pour vous faire don d’un organe, ce qui vous a manqué lors de votre création. Seulement, je ne peux pas vous donner le même que celui que le premier groupe a pris puisque vous n’étiez pas avec eux. Or, celui qui reste s’est gâté au soleil qui, en déclinant, détériore toute chose dépourvue d’attache ou de racine.

 

– Ce n’est pas grave, Maître, répondirent-ils, puisque tu as pris la peine de fabriquer cet organe, nous le prenons quand même.

 

Zañahare le leur colla alors au beau milieu du corps, comme il l’avait fait avec les précédents.

 

– Désormais, votre groupe s’appellera Ampela.

 

Les Ampela, femmes, redescendirent la montagne, mais à peine l’avaient-elles dévalée que chacune sentit l’irrésistible besoin de plonger dans la rivière pour se laver. Depuis, c’est le premier geste qu’elles accomplissent au réveil et qu’elles doivent renouveler le long de la journée.

 

Retrouvant les Lehilahy, hommes, elles furent raillées par ceux-ci et reçurent le sobriquet d’« organe fragile ».

 

Mais du jour au lendemain, un changement s’opéra : les Lehilahy ressentaient un grand besoin de se trouver toujours près des Ampela. La durée des jours de chasse se réduisit sensiblement. Et ils ramenaient volontiers leur prise pour la leur offrir. Leur propre attitude surprenait les Lehilahy et les dérangeait, leur donnait un sentiment d’insécurité. Aussi se mirent-ils à utiliser sur les femmes leurs techniques de chasse afin de les attirer dans leurs filets, et ensuite leur force physique pour les tabasser, voulant montrer ainsi qu’ils continuaient de dominer.

 

Honteuses, les Ampela n’osaient ni se plaindre, ni en parler entre elles, chacune arborant une mine insouciante, cachant aux yeux du groupe sa souffrance intime, que celle-ci fût physique ou morale. Mais leur force magnétique était telle que quand elles avaient du chagrin et qu’elles pleuraient dans leur coeur, le ciel également se mettait à verser des larmes. Et Zañahare, ne supportant pas de les savoir malheureuses, accrocha là-haut, chaque fois qu’il pleuvait, son sadia aux sept couleurs, promesse d’un retour prochain pour apporter une solution éternelle à leur problème de toujours : l’abandon, l’insensibilité ou la trahison de l’homme.

 

Un conte est un conte ; je coupe la canne, vous sucez le jus.

 

 

 

 

 

 

Par Sylvia Mara

(article publié dans no comment magazine n°38 - Mars 2013 ©no comment éditions)

 

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