Le vieillard et le Caïman

Publié le par Alain GYRE

12 Le Vieillard et le Caïman.

 

Aux abords d’un ruisseau peuplé de caïmans,

Un bourjane très vieux soignait tranquillement

De superbes citrouilles.

Le soir, à l’heure où les grenouilles

Remplissent l’air

De leur assourdissant concert,

Notre homme regagnait sa case

Où l’attendaient les siens.

L’infortune voulut qu’une nuit, un saurien

Qui s’était ennuyé tout le jour, dans sa vase

S’en vint faire sa promenade

Dans le champ calme et sûr

Où gisaient les fruits presque mûrs.

Sa masse, en se glissant, fit maintes marmelades.

Le lendemain matin, quand le pauvre ranga

S’aperçut du dégât,

Si fort fut son dépit, si grande sa colère

Qu’il résolut de se venger

Et d’infliger

Au reptile coupable une peine exemplaire.

Aussitôt il tendit un piège dans son champ,

Prit une lance au fer tranchant

Et se mit à l’affût. Bientôt la bête grise

Dans le lacet fut prise,

Et le bourjane heureux s’en allait se ruer

Sur elle et la tuer

Quand profitant de la faiblesse

Du vieillard malchanceux, vers les ondes traîtresses

Le caïman poussa son agresseur et dit :

« lâche maudit !

Ta vie

Est maintenant à moi.

Je ne tremblerai plus devant ta barbarie !

Mais, pour bien te montrer que je suis dans mon droit,

Je veux – avant qu’en mon repaire,

Pantelant, je t’emporte et te donne la mort,

Que d’autres animaux te disent, sans mystère,

Qu’envers tous, ici-bas, ta race a trop de torts. »

Un corbiveau passait, Voay sans tarder l’appelle,

Lui conte en deux mots la querelle

Et demande, encore révolté :

« Puisque ce misérable a voulu m’éventrer,

Ne m’appartient-il pas ?

N’aurai-je pas raison d’en faire mon repas ? »

L’amateur de carnage,

En son langage

Répondit :

« Camarade, ce que tu dis

Est juste.

D’ailleurs, toi seul, ici, tu es assez robuste

Pour punir

Ce fourbe qui, par surprise,

Sans trêve nous martyrise

Et par mille moyens nous veut anéantir,

Parce que nous vivons tout en ne plantant rien.

-          Ami, tu chantes mal, mais tu juges très bien,

Reprend le caïman. Je garde ma capture

Et je la mangerai.

-          Oh ! comme je rirai !

Dit un jeune poisson qui passait d’aventure.

L’homme a l’âme perverse :

Avec des hameçons

Cachés dans un appât, il nous perce

La bouche de cruelle façon,

Puis, nous tirant à lui, nous sort de la rivière

Et nous donne à sa cuisinière.

-          Mange-le ! Mange-le ! clament tous les carpeaux ;

-          Il ne trompera plus les habitants des eaux. »

Le vieillard se croyait à deux doigts de sa perte

Quand un mâtin passa sur la rive déserte.

« je veux connaître encore l’avis de ce vaurien, »

Pense en lui-même Voay en faisant signe au chien.

Alik, cachant à sa manière

Sa crainte et son étonnement,

Quand il eut entendu l’affaire,

Répondit fort habilement :

« Mon ami, quand on tient une aussi noble proie,

On ne saurait assez montrer toute sa joie.

Ris, ris et sois heureux,

Car ils sont peu fréquents, les repas si fameux ! »

La bête scélérate

A ce discours sourit, mais sans bouger la patte

Sous laquelle, glacé, gît l’homme à moitié mort.

« Ris, mais ris donc plus fort,

Ris donc à perdre haleine,

Insiste le mâtin ;

Peut-être jamais plus tu n’auras telle aubaine

Pour ton festin. »

Et le caïman rit.

Il rit tant et si bien que le vieillard s’enfuit

Clopin-clopant vers sa chaumière,

Laissant au fond de la rivière,

Tout confus,

L’animal informe et ventru

Qui s’écria : »Maudite soit ma descendance,

Lorsque par bienveillance,

Elle se privera de se nourrir de chien. »

Ravi de son succès, Alik, toujours taquin,

Lui répliqua : « Maudite soit ma descendance

Lorsque, par négligence,

Elle n’aboiera pas après un caïman,

Pour signaler à tous ses moindres mouvements. »

 

C’est depuis ce jour-là que, par reconnaissance,

A nos braves et bons gardiens, journellement,

Nous donnons le manger, le logis, tout en somme,

Et que partout les chiens sont les amis des hommes.

 

 

 

Contes malgaches

Autour du dzire

Texte de J. Landeroin

Librairie Delagrave 1925

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