Le Vieux et la Bête des bois

Publié le par Alain GYRE

Le Vieux et la Bête des bois

 

            Quant aux hommes de ce conte, on verra qu’ils sont faits comme le veut la coutume, pour s’entraider et se sauver mutuellement de tous les dangers. Est-ce un pays trop beau ? Peut-être. Mais c’est l’évidence même pour la culture malgache qui n’a jamais considéré que l’homme est un loup pour l’homme :

« Les hommes sont comme une grande natte de joncs tressés faite par Créateur ; il faut qu’ils soient unis et solidaires ».

 

Il y avait une fois, dit-on, un vieux bonhomme tout ratatiné. Il était pauvre  et, pour avoir quelque chose de bon à manger, il s’en alla chercher du miel dans la forêt voisine.

            Or voilà qu’il vit une espèce de trou de rocher d’où sortaient et entraient, empressées, des abeilles. Il entra dans le trou et, dans une fente du rocher, il vit la ruche en plein travail. Sans souci des piqûres – il faut dire qu’il s’y connaissait -, il s’empara du miel préparé là depuis des temps et des temps.

            Une voix criarde le fit sursauter :

-          Qu’est-ce que tu fais là, à prendre mon miel, frère ?

Il se retourna et eut du mal à voir une espèce de bête qui ressemblait à un hérisson, avec des yeux en colère…

-          Ton miel ? Ce n’est pas ton miel, frère… !

-          C’est mon miel ! dit la bête.

-          Ton miel ? dit le vieux, ton miel ! Du miel en pleine forêt, dans un trou, c’est à tout le monde, frère !

La colère commençait à lui chauffer les oreilles…

-          Tu n’as pas honte, toi, dit la Bête, de te disputer avec moi qui suis tout petit ? Toi un Ancien ! Toi un Ancien ! Un homme comme toi, frère, devrait être plein de calme, plein de sagesse !

Le Vieux se fit menaçant pour chasser cette bestiole importune, et insolente par-dessus le marché ! Mais la Bête ne s’enfuit pas ; elle aussi en fit menaçante. Plus elle attaqua et le Vieux fut sur la défensive. Les voilà en train de lutter, de se donner coups et bourrades, de se battre comme coqs en colère.

Las ! la bestiole était d’une force prodigieuse et le Vieux s’essouffla. Le voilà réduit, vaincu, battu. La Bête l’emmena dans une caverne grande comme une maison. C’était une grotte telle que le Vieux n’en avait jamais vue. Dans un coin de forêt absolument inconnu de lui.

Epuisé, il mangea du miel que la Bête lui offrit. Elle en mangea aussi et rien d’autre. Puis il se coucha, tout moulu, sur un tas de feuilles et d’herbes sèches, dans un coin de la grotte. Au matin , le vieux et la Bête, tous deux se réveillèrent.

-          Tu vas rester là, toi, dit la Bête, moi, je vais aller en forêt chercher du miel pour nous deux.

-          Oui, dit le Vieux.

Quand la bestiole eut disparu de son pas pressé de hérisson, le Vieux regarda de tous côtés, puis s’enfila dans le premier sentier venu. Il se mit à, courir de son pas pesant de Vieux, tout ce qu’il savait, pour fuir cette caverne. Et je te cours, et je te cours. Essoufflé, il s’arrêta près d’un arbre, bien haut, bien branchu. Il s’y hissa et grimpa le plus haut qu’il put. Il s’assit dans une fourche, bien calé, et reprit son souffle.

Au bout d’un moment la Bête revint à sa grotte. Plus personne ! Elle chercha partout, elle chercha tout autour de la grotte : personne. Elle flaira le sol : pas de doute, le Vieux s’était enfui. Nez au sol, elle suivit la piste :

-          Il est pasé par ici… et par ici… et par ici… et par ici, disait la Bête toujours flairant.

Au pied de l’arbre, elle s’arrête pile… Lève le nez… Lève le nez, toujours flairant.

-          Descends de là, toi ! Tu es là, je le sais !

Vous pensez si le Vieux, là-haut, se tenait coi !

-          Descends de là !

Pas un mot, pas un souffle ! Alors la Bête donna un tout petit coup de sa patte sur le tronc immense, et, sur place, l’arbre s’écroula comme poussière. Le Vieux se retrouva devant la Bête.

-          Monte sur mon dos, dit-elle, je vais te porter…

Il enfourcha la bestiole avec précaution – pensez ! les piquants de hérisson ! -. Puis la Bête fila vers sa caverne comme le vent.

Ouille ! Ouille ! Ouyouyouille ! Ouille ! Ouille ! Ouyouille ! gémissait le Vieux, blessé par les piquants de la Bête.

Voilà la caverne, le Vieux descend de sa monture aux piquants.

-          Toi, le Vieux, tu vas rester là, hein ? Si tu t’en vas encore, gare à toi ! dit la Bête menaçante.

Et elle repartit en forêt de son pas menu et pressé.

Le vieux, haletant et tout moulu, se tint tranquille un moment. Puis il se mit debout, sortit de la grotte et prit un nouveau sentier, de nouveau en fuite. Aussi vite qu’il peut, il s’en va, il s’en va, il s’en va. Plus loin, toujours plus loin. Voici un arbre, énorme. Epuisé, il s’arrête près de cet arbre.

-          Toi, l’arbre, dit-il, tu vas me sauver, hein ? Si tu veux me sauver la vie, tu vas t’ouvrir, et moi, je me glisserai dans ton bois. Après, tu te refermeras sur moi…

Le tronc de l’arbre se fendit, s’ouvrit tout béant et le Vieux se glissa par les fibres ouvertes.. puis, doucement, l’arbre se referme et le tronc redevint aussi lisse qu’auparavant. Pendant ce temps, la Bête était revenue à sa grotte avec du miel. Le Vieux avait encore disparu ! elle le suivit à la trace :

-          Il est passé par ici… et par ici…et par ici…et par ici. Voici le tronc énorme, majestueux… Elle s’arrête pile.

-          Sors d’ici, toi ! tu es là, ja le sais !

Le vieux se garda bien de broncher.

-          Sors d’ici !

Silence ! Alors la bestiole griffa légèrement , doucement, l’écorce de l’arbre. Un tout petit coup de griffe seulement. L’arbre se fendit de partout et toutes se fibres s’éparpillèrent comme un tas d’allumettes. Le Vieux se trouva là, parmi les débris de bois, sans défense.

-          Monte sur mon dos, frère, je vais te porter… dit la Bête. Le Vieux l’enfourcha et le grand bonhomme fut emporté par la petite bête. La Bête filait, filait, comme le vent. Et le Vieux gémissait, gémissait :

-          Ouille ! Ouille ! Ouyouyouille ! Ouille ! Ouyouyouille ! Enfin voilà la caverne. Il descendit tout perclus, tout brisé. Il se traîna vers son tas de feuilles sèches et s’y laissa tomber. La Bête lui apporta du miel : il en mangea un peu. Elle en mangea de bon appétit. Il faisait nuit et le Vieux s’endormit comme il put.

Au matin, comme la Bête allait partir pour sa recherche de miel, elle dit avec rudesse :

-          Allons, le Vieux, pourquoi t’enfuir toujours ? Reste là ! Et la voilà partie.

A peine le temps qu’elle s’éloigne et le Vieux se leva encore, tout courbatu, pour s’enfuir encore. Tout le jour il marcha, droit devant lui, au diable sa fatigue ! Marche, marche et marche. Il fut arrêté par un étang immense : il n’en voyait pas le bout. Il entra tout droit dans l’eau, descendit, descendit puis disparut parmi les eaux qui se refermèrent sur lui. Pendant ce temps, la Bête, elle, revenait à sa caverne. Où est le Vieux ? Il s’est encore enfui ! elle suivit la trace :

-          Il est passé par ici… et par ici…et par ici…et par ici. Arrivé au grand étang, elle s’arrêta pile, le nez au vent :

Sors de là ! Je sais que tu es dans l’eau de l’étang.

Comme vous pensez, le Vieux se garda de bouger.

-          Sors, le Vieux, je te vois !

Silence !

-          Sors de là !

La Bête se pencha sur l’eau et se mit à boire. En un clin d’œil, d’un trait, elle avala toute l’eau de l’étang. Le voilà à sec et notre Vieux n’a plus rien pour se cacher.

-          Monte sur mon dos, je vais te porter…dit la Bête. Le vieux dut l’enfourcher de nouveau. La Bête se pencha et rendit toute l’eau qu’elle avait avalée : l’étang reprit sa place, eau mouvante et claire.

Ceci fait, ce fut la chevauchée vers la caverne pendant que  le Vieux gémissait plus que jamais, meurtri qu’il était par les milles piquants qui lui déchiraient les chairs. La Bête filait, les piquants pénétraient. Ils furent à la caverne et il tomba sur ses feuilles sèches, plus mort que vif.

-          Toi, le Vieux, tu as intérêt à te tenir tranquille. Si tu tiens à la vie, ne bouge plus d’ici ! Compris ?

-          N’aie pas peur, je ne peux plus bouger !

La Bête partie, le Vieux eut un sursaut de vie et s’enfuit de nouveau par la forêt. Et je me traîne… et je ma traîne… Et je te marche quand même, et je marche. Il arriva à l’orée de la forêt : clairière ? lisière ? il ne savait, mais il y avait un village. Un village où les gens vaquaient à leurs affaires et leurs travaux. Il les voyait. Il entra dans le village :

-          Sauvez-moi ! Sauvez-moi ! cria-t-il. Sauvez-moi, ou je suis mort, aujourd’hui !

Il expliqua toute son histoire aux gens qui s’étaient rassemblés et les gens le cachèrent dans une maison. Puis ils prirent tout ce qui pouvait servir d’arme : fusils, lances, haches, coupe-coupe…Même des aiguilles pour ceux qui n’avaient rien d’autre. Et on attendit de pied ferme. La Bête était petite, à ce que disait le Vieux. Pendant ce temps, la Bête rentrait à sa caverne :

-          Ah ! il s’est encore enfui, ce sale Vieux !

Elle suivit la trace et arriva jusqu’au village… Sans hésiter, elle entra, le nez au sol. Elle fut bien reçue ! les gens guettaient : allez les fusils, les balles sifflent. Mais la Bête avance toujours. Allez les lances : elles se tordent. Allez les coupe-coupe : ils se brisent. Rien à faire, sauve qui peut. Tout le monde s’enfuit, le Vieux se terre dans sa maison, mais la Bête y va tout droit. Il est là.

-          Viens sur mon dos, frère, je vais te porter…

-          Ouille ! Ouille ! Ouyouyouille ! Ouille ! Ouille ! Ouyouyouille fit le Vieux tout le long du chemin. Ils arrivèrent à la caverne :

-          Tiens, voilà un peu de miel, mange… dit la Bête.

Il mangea un peu de miel et se traîna sur son lit de feuilles.

Au matin, la voix criarde l’éveilla :

-          Allons, le Vieux, je sors en forêt. Toi, reste là. Tu sais bien que je te retrouverai toujours. A quoi ça sert de te sauver ?

-          Ah ! Je ne peux plus bouger ! Je ne me sauverai plus !

La Bête s’en alla en trottinant de son pas de hérisson. Au bout d’un moment, le Vieux s’en alla aussi de son pas de Vieux, tout moulu, tout perclus. Il prit le chemin des hommes, il arriva au village.

-          Sauvez-moi ! Sauvez-moi, je suis perdu !

Les gens le cachèrent dans une caisse, au fond d’une maison, puis ils reprirent leurs fusils, leurs lances et leurs coupe-coupe : tout ce qui était pointu, tout ce qui était tranchant fut aiguisé à fond et on attendit. Une vieille s’amena aussi, une badine à la main.

-          Eh ! grand-mère, ne viens pas par ici, il va y avoir de la bagarre… Qu’est-ce que tu crois faire avec ta baguette ? Même les fusils et les lances, on sait pasn si, comme hier, ils ne serviront à rien.

La vieille s’assit sur le pas d’une porte et attendit comme les autres.

Là-bas, dans la caverne, la Bête rentrait.

-          Quoi ? encore parti ce Vieux-là ? dit-elle. Elle suivit sa trace.

-          Il est passé par ici…et par ici… et par ici…

La Bête arrive au village, entre comme un tourbillon, bouscule les gens sans se soucier des fusils ou des lances… sur le carreau ceux qu’elle touche, par terre ceux qu’elle frôle… elle fonce sur la vieille… la vieille lève sa badine et vlan ! la cingle joliment.

La Bête fait un bond formidable et retombe comme un chiffon. Pas possible ! elle ne bouge plus. Elle est morte ! elle est morte, crevée sur place !

Victoire ! le Vieux est sauvé ! On le conduit à l’hôpital car il est mal en point, tout déchiré, tout meurtri par les piquants de l’affreuse petite Bête qui ressemblait à un hérisson…

Voilà ce que raconte mon histoire…

Ceux qui ne diront pas

Conte ! Conte ! Conte !

Qu’ils soient loqueteux

Dans la maison de leur belle-mère…

Conte ! Conte ! Conte !

 

Contes Betsimisaraka

Angano Malagasy – contes de Madagascar

Alliance française de Tamatave

Foi et Justice Antananarivo

Publié dans Contes Betsimisaraka

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