Les ancêtres prennent un coup de froid

Publié le par Alain GYRE

Les ancêtres prennent un coup de froid

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« J’ai rêvé qu’ils avaient froid ! » C’est comme çà que tout commence. L’hiver, c’est le mois des garçons, mais c’est aussi les fêtes à tout casser du souvenir. À Madagascar, Juillet-août-septembre sont rythmés par le retournement des morts, une forme majeure du culte des ancêtres.

 

Il suffit souvent, qu’un membre de sa famille, aïeul chenu (mais bien vivant !), fils ou fille, devenus plus qu’adultes et raiamandreny (anciens) reconnus, déclare avoir rêvé qu’un cher disparu « se plaint du froid » pour que tout s’enclenche. Ailleurs, on se contente d’évoquer « nos chers disparus », incidemment et au détour d’une causerie familiale au coin du feu ou lors d’un raout ou le temps d’un enterrement ou d’une incinération. À Madagascar, on sacrifie aux rites festifs et onéreux, d’un devoir de mémoire. Le retournement des morts, c’est une exhumation d’un ou de corps, suivie d’une brève sortie au soleil pour leur rajouter de nouveaux linceuls, puis le retour dans le tombeau familial. Désormais, ils y seront bien au chaud. Voilà pour les « chers disparus », mais, pour le village, voire tous les villages environnants, et la grande famille, l’événement sera l’occasion d’une grande bouffe en commun. Dyspeptiques et hypertendus s’abstenir. On tient table ouverte et il n’y a pas d’heures pour les braves.

 

Le menu en fait la fête de la viande et de l’huile. Ce n’est pas pour rien que le famadihana (retournement des morts, traduction libre) est plus la fête du vary be menaka (riz très-très gras) que celle du retournement des morts. Les familles nanties peuvent abattre des boeufs ou des porcs pour satisfaire les appétits d’un immense concours de population qui ne mange pas gras tous les jours et à qui la pauvreté a fait oublier le goût de la viande. Quand on fait le compte des dépenses engagées, l’événement se décide au moins un an à l’avance. L’alcool coule à flots et les décibels de la sono ne sont pas en reste. Le « must » sera une ou des troupes de hira gasy (musiciens traditionnels) qui animent la fête avec grosses caisses, flûtes, clarinettes et autres saxophones. On comprend que les missionnaires aient combattu une tradition si dispendieuse pour une société composée en majorité de pauvres.

 

Paradoxalement, les campagnes sont les plus attachées aux rites et à Tana, il n’est pas rare, dans les quartiers dits défavorisés, de voir une petite foule euphorique derrière une pancarte arborant fièrement, aux sons d’une clique, la grosse photographie du héros du jour. On n’est pas en Europe. Là-bas, on écarte les morts de la vie. Le cimetière a été écarté de l’église de leur première communion, comme les cimetières des pestiférés, antan. À Madagascar, les morts ne sont jamais morts.

 

C’est quand on les oublie qu’ils disparaissent des mémoires et encore, ils continuent de survivre sous le nom générique de razana (défunts), fondus dans la grosse masse anonyme de tous les « chers disparus » de tout le monde. Dans la Grande île, quand on ouvre une bouteille d’alcool, la première goutte sera pour eux.

 

 

 

 

Mamy Nohatrarivo

(article publié dans no comment magazine n°43 - Août 2013 ©no comment éditions)

 

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