Les deux anguilles

Publié le par Alain GYRE

9 Les deux anguilles.

 

Dans un fleuve d’Emyrne aux bouillonnants détours,

Deux anguilles, un beau matin, se rencontrèrent.

L’une était grosse, âgée et savait mille tours.

L’autre, jeunette encore, était d’humeur légère.

« Comment, dit celle-ci, comment avez-vous fait,

Cousine, pour grossir et devenir si forte ?

D’être un jour comme vous, vous le faites rêver.

Dites-moi, pour y arriver,

Que faut-il donc que l’on supporte ? »

La respectable mère à ces mots répondit :

« Si j’ai vécu longtemps, c’est que, toujours prudente,

Je n’ai jamais mordu dans les appâts maudits

Qui cachent l’hameçon que l’homme nous présente.

Je n’ai jamais non plus essayé de rentrer

Dans ces belles maisons que le pêcheur appelle

Filets, dont les réseaux retiennent les pauvrets

Qui se laissent charmer quand la maille étincelle ;

Enfin, j’ai toujours fui la lumière, la nuit :

La lumière est fatale au poisson qui la suit.

Ainsi donc, ma petite amie,

Si tu veux vivre longtemps,

Fais comme moi, toute ta vie,

Agis avec discernement. »

L’anguillette, incrédule,

Taxa de ridicule

Chanson

Cette sage leçon

Et dit en souriant : « C’est tout, ma bonne vieille ?

C’est tout, ma chère enfant, ce que je te conseille, »

Répond la grosse anguille en rebroussant chemin.

Le lendemain,

L’étourdie aperçut, au bout d’une ficelle,

Un ver qui s’agitait. « Celui-ci, se dit-elle,

Ne cache pas un piège, il est bien trop petit ! 

J’en pourrais manger trente avec mon appétit ! »

Elle avala le ver, la jeune téméraire

Et, prisonnière,

Malgré tous ses efforts ne put se dégager

Par bonheur, près de la passait notre commère

Qui lui dit : « Fais la morte. Il ne faut pas songer

A fuir. Mais le pêcheur, en te voyant inerte,

Certes,

Dans l’herbe verte

Te jetteras,

Et tu pourras

Alors, pauvre imprudente,

Sauter dans le courant, agile et triomphante. »

La douleur assagit. La captive approuva.

Aussi, tout se passa comme avait dit la mère.

Mais notre espiègle, une heure après, dans un tamail

Se trouva prise encore. Pour se tirer d’affaire,

Elle renouvela sa feinte et, dans l’aiguail

Le pêcheur la laissa pour morte. Quelques secondes

Plus tard elle courait, libre, dans l’eau profonde,

Jurant bien de se souvenir

A l’avenir

Qu’avec la ruse

On abuse

Les pêcheurs

Grave erreur !

Les trompeurs

D’ordinaire,

Bien difficilement se laissent abuser.

Une nuit, elle vit un flambeau qui passait

Tout près de l’eau, sur la rivière.

La curieuse voulut voir ce que lançait

Cette merveilleuse lumière

Et passa, repassa dans les traîtres rayons.

Elle y trouva sa fin, car d’un coup d’aiguillon

Rudement transpercée,

Sans pitié, cette fois elle fut écorchée.

 

Les donneurs de conseils sont toujours mal reçus.

Fiers d’un semblant d’expérience,

Nous nous rions de leur science

Et ne croyons en eux qu’après être déçus.

 

 

Contes malgaches

Autour du dzirz

Texte de J. Landeroin

Librairie Delagrave 1925

Les deux anguilles

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