Les Insurgés de Madagascar en 1947

Publié le par Alain GYRE

Les Insurgés de Madagascar en 1947

27 octobre 2012

 

Le photographe PIERROT MEN

Le photographe Pierrot Men, né en 1954 à Midongy-du-Sud sur la côte est de Madagascar, est parti sur les traces d’un peuple endeuillé. Il vit et travaille à Fianarantsoa, une des villes touchée par l'insurrection. Depuis 1974, il utilise la photographie d'abord comme un support pour sa peinture, sa première passion, puis comme l'unique moyen d'expression artistique. Son œuvre est empreinte d'humanisme. "Elle sait nous faire ressentir toute la dignité dont sont habités les sujets qu'il photographie" constate le photographe Franck Remy. Récompensé par plusieurs prix (jeux de la francophonie à Madagascar, prix Unep/Canon 2000...), le travail photographique de Pierrot Men s'étend au-delà de l'Océan indien même si son œuvre reste indissociable de la Grande île. Son dernier portfolio rend hommage aux victimes de la répression tombées entre 1947 et 1948. Pierrot Men a réussi à capter l'essence d'un pays et nous transporte dans l'âme encore meurtrie de tout un peuple.

 

L’insurrection de Madagascar en 1947 et la répression française qui s’en suivit jusqu’en novembre 1948, restent l’un des épisodes les plus sanglants de l’histoire coloniale. Un événement qui a longtemps connu ses zones d’ombres notamment sur le nombre de disparus. Le chiffre de 100 000 morts a été avancé par les autorités françaises en décembre 1948 afin d’alourdir les accusations vis-à-vis des indépendantistes malgaches. Les historiens ont revu ce chiffre à la baisse et estiment aujourd’hui entre 30 000 et 40 000 disparus. Il s’agit d’un réel massacre qui a provoqué un traumatisme dans la mémoire d’une nation.

Sur un fond de colonialisme

Depuis 1896 et jusqu’en 1960, Madagascar est une colonie française, convoitée pour ses richesses (café, vanille, clou de girofle, etc.) et pour sa position stratégique et commerciale sur l’Océan indien.

Comme tous les colonisés de l’Empire colonial français, les Malgaches sont soumis au régime de l’indigénat qui « consiste à concevoir une justice répressive « spéciale » pour réprimer des infractions commises par les seuls indigènes, infractions qui ne sont ni prévues ni réprimées par la loi française » d’après Isabelle Merle, historienne spécialiste de la colonisation. Les habitants sont soumis également au travail forcé remplacé pour cause d’abus en 1924 par le Smotig (Service de la main-d’œuvre pour les travaux d’intérêt général), sans oublier les humiliations et le racisme du pouvoir colonial. Pendant la Seconde guerre mondiale, l’administration coloniale se range derrière le régime de Vichy. Cette période collaborationniste écorne l’image de la France auprès des Malgaches. Cette déception est accentuée notamment par le retour à la réquisition de main-d’œuvre et les violences qui en résultent. En 1942, les Britanniques occupent la Grande île. Un an plus tard, ils la remettent aux gaullistes qui restent en place jusqu’en 1946. Ces derniers poursuivent les humiliations notamment orchestrées par le nouveau gouverneur, le général Gentilhomme. D’après l’historien Jean Fremigacci spécialiste de Madagascar, sous l’autorité de Gentilhomme, « les prestations et les peines de l’indigénat sont doublées, et la réquisition étendue. On impose aux populations de l’Est des corvées ineptes comme la cueillette du caoutchouc. Un Office du riz désorganise le fragile marché de l’aliment de base des Malgaches. » La situation de crise sociale continue et s’amplifie. Le mécontentement grandit.

De l’agitation politique…

L’année 1946 est marquée à Madagascar par des élections politiques à répétition (législative et conseil de la République). Trois députés élus à l’Assemblée constituante française, Joseph Ravoahangy, le poète Jacques Rabemananjara et Joseph Raseta, se mettent à réclamer l’indépendance de l’île dans le cadre de « l’Union Française », telle que la définit la nouvelle constitution de la IVe République. En février 1946, ils créent le Mouvement démocratique de la rénovation malgache (MDRM) avec l’objectif d’une pleine participation des Malgaches à la vie politique. Ce jeune parti devient la bête noire des ministres colonialistes. Ainsi, tous les moyens sont bons pour affaiblir le MDRM : notamment en mettant au service du pouvoir colonial un parti qui a surgi vers l’été 1946, le Parti des déshérités (le Padesm). L’objectif est de « diviser pour mieux régner ».

L’un des trois députés, Joseph Raseta, torpille le MDRM en fondant une société secrète, la Jina (Jeunesse nationaliste). Il prône l’indépendance par la violence en soutenant que les Anglo-Saxons seraient prêts à les aider. Son message trouve un fort écho dans les villages et les plantations de la côte est de l’île.

…à l’insurrection

Informés des projets de la Jina, les cadres du MDRM diffusent un télégramme dans les villages, afin d’éviter toutes violences. Même les autorités coloniales sont au courant d’un possible soulèvement mais ne s’alertent pas voire laissent faire.

C’est dans ce contexte tendu et d’incertitude que l’Insurrection éclate dans la nuit du samedi 29 au dimanche 30 mars 1947. Des centaines d’hommes munis de sagaies et d’antsy (coupe-coupe malgache) attaquent les villes et les plantations du sud-est au nord-est de l’île. Ils se lancent contre les concessions coloniales mais aussi contre les Malgaches réputés pro-Français (les membres du Padesm). Malgré le refus du MDRM de participer à ce soulèvement et leur immunité parlementaire, les députés Joseph Ravoahangy et Jacques Rabemananjara sont arrêtés le 12 avril. Raseta est appréhendé à Paris en juin 1947. Ce dernier ainsi que Ravoahangy sont condamnés à mort. Leurs peines seront commuées en 1949 en peine de prison à perpétuité. Les autorités coloniales pensent avoir affaibli les insurgés en arrêtant les figures de proue du MDRM. Cependant, le soulèvement prend encore plus d’ampleur notamment dans les villages obligeant les habitants à fuir dans les forêts. Le gouvernement français envoie des troupes coloniales (des tirailleurs sénégalais) pour endiguer cette révolte. La répression s’amplifie par des actes de violence et des crimes de guerre tels que des tortures, des exécutions sommaires, des massacres, des incendies de villages, etc. L’insurrection se développe « telle une jacquerie paysanne » (dixit Jean Fremigacci). Elle est cantonnée à l’Est de l’île, de la région de Tanala (au Sud-Est) à celle de Betsimisaraka (au Nord-Est).

Des crimes commis par les militaires ont été relevés par les historiens et sont d’une atrocité innommable. Parmi ces horreurs d’Etat, le massacre de mai 1947 à la gare de Moramanga est significatif des méthodes employées par l’armée française pour réprimer l’Insurrection. En effet, cent cinquante militants du MDRM enfermés dans un wagon ont été torturés puis exécutés. Pire, d’après Marc Ferro, historien et auteur de l’ouvrage « Le Livre noir du Colonialisme », les militaires français ont « fait monter des prisonniers dans les avions pour ensuite les jeter de là-haut, avec l’intention d’intimider les villageois au-dessus desquels on les larguait. » Exécutions, condamnations, massacres participent ainsi au processus de « rétablissement de l’ordre » colonial.

Le dernier foyer d’insurgés tombe en novembre 1948. Les Français organisent une série de procès publics de l’insurrection de juillet à octobre 1948 à Tananarive. Tous les prisonniers seront libérés entre 1956 et 1957.

Aujourd’hui, tandis qu’en France, cet événement appartient à l’histoire oubliée voire occultée, à Madagascar, le 29 mars est devenu un jour férié qui permet ainsi de rendre hommage aux 40 000 disparus, essentiellement Malgaches.

Emmanuelle Labeau

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Plus de photos dans l'album Pierrot Men, dossier: Insurgés

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